• Réveil difficile

    J'ouvre ce journal pour laisser une trace de ce qui m'arrive depuis quelques jours. Je ne sais pas si il servira à quelqu'un un jour (il faudrait déjà qu'il parvienne à déchiffrer mon écriture). Mais j'en ai besoin, il me semble que ça va m'aider à accepter la réalité car, à l'heure où j'écris ces lignes, une partie de mon esprit doute toujours de ce qui vient de m'arriver.

     

     

    Dimanche 4 Avril 2027

    J'ai eu beaucoup de mal à me réveiller dimanche matin. Nous étions le 4 Avril 2027. Il y a trois jours.

    J'ai pris une cuite monumentale samedi soir, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai plus tard. Je pense que je ne devais pas être très loin du coma éthylique dans la nuit. C'est peut être la raison pour laquelle je suis vivant et que le reste du monde a disparu.

    Mais je vais trop vite. Je me suis donc réveillé avec un mal de crâne qui m'a laissé penser quelques instants qu'une barre de fer me traversait la tête de part en part. Après avoir prudemment tâté avec des mains tremblantes, j'ai pu constater qu'il n'en était rien. Il s'agissait en fait d'un rayon de soleil qui comme chaque dimanche ensoleillé était parvenu à se glisser entre deux lattes du volet roulant de ma chambre à coucher. Après avoir envisagé de boucher les interstices des lattes avec du scotch opaque, puis y avoir renoncé car la tâche me semblait trop complexe techniquement, je me suis levé avec la ferme intention d'avaler une boite d'aspirine dans les meilleurs délais, boite et notice d'instruction incluses. Mon intention a été réduite à néant par une coalition composée de mon foie et de mon estomac qui a rendu indispensable un arrêt technique aux sanitaires. C'est à peu près à ce moment là que je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas d'électricité. J'ai eu pour cela plusieurs indices : rien ne se passait quand j'essayais les interrupteurs censés apporter un peu de lumière, le volet roulant de ma salle de bains refusait obstinément de monter quand j'appuyais sur le bouton, et il n'y avait plus de lumière (ni de bouteille de lait) dans le frigo.

    Avant d'envisager le périple consistant à descendre des escaliers dans le noir pour rendre visite à mon compteur général situé dans le hall de l'immeuble, je me suis concentré sur mon armoire à pharmacie. Trois comprimés de 500 mg d'aspirine (et un verre d'eau du robinet) plus tard, mon mal de crâne était toujours insupportable mais les promesses de l'acide me soulageaient déjà. Un bref passage par le hall, dont les portes donnaient assez de lumière du jour pour me dispenser d'éclairage, m'a permis de constater que mon compteur n'était pas disjoncté. Panne générale, donc.

    Je suis sorti dehors, en pantoufles et robe de chambre : il faisait frais, il faisait jour, il faisait beau ; pas un bruit, pas une voiture, pas une mobylette, pas un voisin bruyant en train de taper au marteau sur une jante ou sur la tête de sa femme, rien. Bizarre. Je me suis dit avec à-propos : panne générale, tout le monde est en train de copuler. Ça s'est déjà vu, à New-York. Mon mal de crâne, soumis à un bombardement intensif de rayons solaires (il faisait un temps superbe comme déjà évoqué) m'a convaincu de profiter du silence pour procéder à un repli stratégique : un café noir et retour au plumard.

    Je suis donc reparti me coucher, la tâche consistant à faire fonctionner une machine expresso à l'aide d'un raccordement électrique sur mon vélo d'appartement m'a semblé faisable techniquement, mais impossible physiquement. Je suis donc allé directement à la case plumard, sans toucher d'autre récompense qu'un sommeil réparateur.

     

    Deuxième réveil de la journée. Il ne faisait pas encore nuit. Mon radio réveil, peu coopératif, refusait toujours de me donner l'heure. Mon mal de crâne était passé du niveau 8 (insupportable) au niveau 3 (présent, désagréable, mais discret, comme une musique d'ascenseur).

    J'ai alors tenté de reprendre contact avec la civilisation, je suis ressorti dehors, ou plutôt, sur mon balcon (par chance je n'avais pas baissé tous mes volets électriques la veille au soir) : il faisait moins frais, toujours jour, toujours beau. Pas un cri, pas une voiture, pas une mobylette, rien. Bizarre. Je me suis dis avec à propos : panne générale, tout le monde est en train de copuler. C'est là que je me suis souvenu de ma première sortie matinale, et j'ai donc dû réfuter cette théorie, mon voisinage étant principalement constitué d'éjaculateurs précoces. L'absence du son de la télévision de la voisine sourde du dessus était déjà assez flippant en soi. Normalement il était présent du lever au coucher du soleil.

    J'ai quitté mon balcon, j'ai remis la main, avec difficulté, sur une vieille radio à piles, j'ai trouvé, avec difficulté, des piles, j'ai mis les piles, avec difficulté, dans la radio, deux fois, la deuxième fois dans le bon sens. J'ai allumé ma radio : bruit blanc sur toutes les fréquences et avec tous les modes de réception.

    Mon téléphone était inutile, il s'était déchargé dans la nuit, comme toutes les nuits où j'oublie de le brancher sur une prise de courant alternatif à 220 volts. (Notez que je pourrais également le brancher sur une prise de courant alternatif à 110 volts, car je n'ai pas jeté le petit adaptateur fourni avec l'appareil, dans l'hypothèse ô combien hypothétique d'un voyage aux États Unis, mais franchement cette remarque n'a pas vraiment d'intérêt.)

    À ce moment là, sentant remonter l'intensité de mon mal de crâne, je me serais bien recouché, mais il faut reconnaître que je n'avais plus trop sommeil.

    En plus j'avais faim. Mon frigo était pratiquement vide, il n'y avait dedans qu'un reste de tome de Savoie recouvert d'une fine couche de fleur microbienne, deux yaourts périmés depuis au moins plusieurs mois, et un tupperware rempli de choses difficilement identifiables, mais qui semblaient vouloir sortir de là, et par leurs propres moyens s'il le fallait. Je me suis souvenu que ma copine était repartie la veille avec tous les petits plats qu'elle m'avait cuisiné pour la semaine à venir. Ainsi qu'avec sa brosse à dent et le contenu des placards que je lui avais généreusement dédiés. Au moins j'avais de la place dans mes placards, pour la première fois depuis... longtemps.

    Je me suis rabattu sur une boite de cassoulet qui trainait au fond d'un placard de la cuisine, qu'elle avait dû manquer (ses bras étant assez courts). C'est pas si mauvais, froid, avec du pain de mie rassis. Si un jour vous faites la même chose, pensez à retirer les os du confit de canard avant de faire de délicieux sandwichs. (J'ai décidé d'appeler ça un sandwich de dentiste, dorénavant.)

    L'estomac rempli, il fallait passer aux choses sérieuses : que pouvait-il bien se passer ? La mort dans l'âme, je me suis fait à l'idée d'aller me renseigner auprès de mes voisins les plus abordables.

    Je suis donc sorti de chez moi pour la deuxième fois de la journée (je ne compte pas la sortie sur le balcon, techniquement j'étais chez moi), je ne vous refais pas de point météo ou trafic, de toute façon dans le couloir de mon étage je ne m'attendais ni à la pluie, ni à une forte circulation de véhicules motorisés.

    J'ai commencé à toquer chez les Pereira cinq bonnes minutes après avoir appuyé à plusieurs reprises sur le bouton de leur sonnette, dépourvue d'alimentation électrique. Dans les deux cas, je n'ai jamais reçu de réponse, je suis donc passé à l'appartement suivant, celui des Choukri, avec le même résultat, puis au suivant, etc, etc. J'ai fait chou blanc dans les trente cinq appartements de l'immeuble (je ne compte pas le mien), même chez la vieille dame du troisième qui n'est pas sortie de chez elle depuis le jour où elle a emménagé, il y a 22 ans, lorsque l'immeuble a ouvert ses portes à ses premiers résidents.

    Là, j'ai commencé à être vraiment inquiet. Il y aurait il eu dans la nuit une évacuation complète de l'immeuble ou de la ville, à mon insu ?

    Je suis sorti de l'immeuble, j'ai tenté ma chance dans les autres immeubles de la cité, pour le même résultat : j'ai trouvé porte close partout, aucune réponse à mes appels, nada.

    Quand je suis sorti de l'immeuble 6, la nuit commençait à tomber, dans un silence oppressant.

    J'ai regagné mon appartement, j'étais en sueur, pas seulement à cause de la chaleur, et j'avais de nouveau mal à la tête. J'ai repris de l'aspirine, et comme il commençait à faire nuit et que je n'avais aucune solution d'éclairage alternative, ni rien à manger, je me suis couché, me promettant de réfléchir à tout ça le lendemain. De toute façon il ne faut jamais prendre de décisions une fois la nuit tombée.

     

     

    Lundi 5 Avril 2027

    Je me suis réveillé plusieurs fois dans la nuit, mais j'ai tenu jusqu'au lever du jour pour tenter d'allumer une lumière avec un interrupteur. Je ne me faisais pas trop d'illusion, vu le silence radio qui régnait dans l'immeuble, mais bon, ça ne coûtait rien d'essayer. Nada, of course.

    Une boule d'angoisse commençait à se former dans mon estomac, mais le point positif était que mon mal de crâne avait disparu.

    J'étais résolu à sortir et à me rendre en ville, ne serait-ce que pour faire des courses, car je n'avais cette fois ci plus rien de comestible à me mettre sous la dent.

    Dehors, il faisait frais, il faisait beau, mais plus couvert que la veille, et toujours sans un son, ni âme qui vive à l'horizon.

    J'ai réussi à attendre, seul, à mon arrêt de bus, au moins un quart d'heure. Avant de réaliser qu'il ne passerait probablement pas.

    Le centre ville étant à cinq kilomètres, j'ai décidé d'emprunter le vélo de Mme Pereira plutôt que de m'y rendre à pied. En plus son vélo a des sacoches, c'est utile pour transporter des courses.

    J'ai parcouru les cinq kilomètres qui me séparaient du centre ville dans un calme absolu : pas un chat, ni un chien, ni un oiseau d'ailleurs. Pas un bruit, hormis le bruit du dérailleur et celui des sacoches qui tressautaient avec les petits cahots de la route.

    Je suis arrivé au centre ville, qui était désert. Je me suis dit : faut pas déconner, quand même, on est lundi !

    Mais non, tout était fermé. Sauf l'épicerie de Monsieur Lakhdar, qui d'ailleurs n'était jamais fermée en temps normal. J'y suis entré, faute de lumières il faisait très sombre dans le magasin et il n'y avait personne, pas même Monsieur Lakhdar derrière le comptoir. Ce qui, en soi, était peut être la chose la plus perturbante depuis mon réveil de la veille.

    Je ne me suis pas démonté, j'ai fait mes courses. Beur FM, radio diffusée en continu dans le magasin depuis son ouverture, brillait par son absence.

    Pour ne pas partir comme un voleur, j'ai fait la liste de mes emplettes avec un stylo et un papier trouvés sur le comptoir et je l'ai laissée en évidence sur la caisse, avec mon nom et mon numéro de téléphone. J'ai pris essentiellement des choses qui pouvaient se consommer sans être réchauffées : de la charcuterie, des chips, du pain de mie, des boites d’artichaut, de la mayonnaise, des pommes, des gâteaux secs, des boites de thon et de maquereaux. J'ai aussi pris des lampes de poche, des piles, une ramette de papier, du ruban adhésif. J'ai eu du mal à tout faire tenir dans les sacoches du vélo.

    Avant de regagner mon appartement j'ai tourné un peu dans le centre ville, dans l'espoir d'apercevoir quelqu'un, ou quelque chose. Peine perdue. Le poste de police était désert et fermé, tout comme la caserne des pompiers. Je suis également passé à la gare et j'ai eu la surprise de trouver un train à quai. Je m'y suis précipité : il était vide, et à l'arrêt. Je suis aussi passé devant mon lieu de travail, par acquis de conscience. Mais si tout le reste était fermé, je ne vois pas trop bien comment il aurait pu être ouvert. On a une réputation à défendre, chez ERDF.

    Une heure plus tard, mes courses étaient rangées dans mes placards, et j'étais assis sur la meilleure des deux chaises de ma cuisine, que j'occupais pour la première fois depuis... longtemps. Après avoir ingurgité un paquet de chips, une pomme, dix huit rondelles de saucisson sec et une boite de thon mayonnaise (dans cet ordre), je n'avais toujours aucune idée de l'heure qu'il était : sans téléphone, sans télévision, sans alimentation électrique du four de ma cuisine, j'étais incapable de le savoir. Cela faisait bien longtemps que je n'avais plus porté de montre, et celle que j'ai fini par retrouver dans un tiroir était arrêtée depuis des lustres. Je décidais unilatéralement qu'il était environ 13h30. Fort de cette décision courageuse, je décidai aussitôt d'une prendre une seconde : j'allais de nouveau chercher des gens dans l'immeuble, et ailleurs s'il le fallait.

    J'ai donc pris mon bâton de pèlerin (un pied de biche qui trainait dans le hangar à vélo de l'immeuble) pour trouver des réponses et, éventuellement, ouvrir quelques portes.

    Sur les 35 appartements de mon immeuble, il s'avère que 4 n'étaient pas fermés à clef : il m'a suffi d'appuyer sur la poignée et d'entrer. Mais les appartements étaient vides. Pas vides comme si leurs occupants étaient partis dans la précipitation, vides comme si leurs occupants étaient juste partis quelques minutes prendre l'air au bas de l'immeuble. J'ai cogné sur les portes des autres appartements, mais en l'absence de réponse je n'ai pas jugé utile de forcer leurs portes. Pas dans mon immeuble. Si jamais tout revenait à la normale, j'aurais l'air malin avec mon pied de biche devant mes voisins. J'ai tout de même essayé un téléphone portable qui avait encore de la batterie, dans l'appartement des Michelon, mais je ne suis pas parvenu à le déverrouiller. J'avais tout de même pu voir avant d'essayer qu'il n'y avait pas de réseau.

    Je me suis donc rendu dans un immeuble voisin et j'ai entrepris de forcer les portes : le constat était le même. Il n'y avait personne, et rien ne laissait indiquer que les occupants avaient quitté les lieux. J'ai quand même retrouvé des dentiers dans des verres, des téléphones en cours de recharge et avec un peu de charge (mais toujours pas de réseau), des portes de frigo ouvertes et des baignoires remplies d'eaux vaguement colorées, reliquats de bains moussants abandonnés. J'ai surtout trouvé beaucoup de clefs sur les serrures à l'intérieur des appartements. Ce qui tend à supposer qu'elles étaient fermées de l'intérieur, si j'en crois mon esprit de déduction aiguisé. Et ça, je dois dire que ça m'a mis un coup. Parce qu'à l'intérieur des appartements, il n'y avait personne.

    Découragé, abattu, j'ai regagné mon appartement. Il était 19h, selon une montre à quartz que j'avais emprunté dans un des appartements fracturés. Ce qui fait de moi un voleur, je suppose. Cette fois ci je n'ai pas laissé de mot avec mon nom sur les appartements aux portes défoncées. À quoi bon ?

    Pour la première fois j'ai envisagé que j'étais en train de perdre la boule, mais je n'avais pas vraiment l'impression d'être fou et je n'avais jamais manifesté jusqu'à présent de signes cliniques de schizophrénie ou de paranoïa aigüe. D'après Lucie j'étais un con, un fainéant et un égoïste, mais elle ne m'a jamais accusé d'être fou. Je ne crois pas. J'ai aussi envisagé que j'étais mort dans la nuit de Samedi à Dimanche, et que ma ville fantôme était mon purgatoire personnel. Mais dans ce cas, pourquoi aurais-je eu une gueule de bois terrible dimanche matin ? Faut pas pousser le réalisme post-mortem trop loin, non plus.

    Finalement, j'ai pris la décision d'emprunter une voiture le lendemain, et de me rendre dans la grosse ville la plus proche, située à une centaine de kilomètres. Histoire de voir si la situation était la même là bas.

    Après ça je me suis fait une paire de sandwichs aux maquereaux (j'ai décidé d'appeler ça des sandwichs de pétasses, dorénavant).

    Sur ce, je me suis couché avec ma nouvelle meilleure amie (ma lampe de poche) et un livre : je n'ai pas réussi à en lire plus de quelques pages, mais je les ai lues trois ou quatre fois chacune. Je ne saurais pas vous dire de quoi ça parlait, mais c'était une histoire à la con.

     

    Mardi 6 Avril 2027

    Je récapitule : Samedi soir je me suis fait largué par ma petite amie, qui est partie avec le contenu de mon frigo, j'ai pris une cuite, je me suis réveillé dans une ville déserte. Il n'y a plus d'électricité, les radios ne captent rien, il n'y a pas de réseau, il n'y a aucun signe de départ précipité nulle part, mais les appartements auxquels j'ai pu accéder sont vides, et, pour la plupart, fermés de l'intérieur.

    Au réveil ce matin, la situation est devenue intenable, voire critique : j'ai débuté mon troisième jour sans café. 

    Je n'ai jamais passé mon permis, mais j'ai déjà conduit des autos-tamponneuses. Je me suis dit que ça ne pouvait pas être totalement différent.

    J'avais tort, je le reconnais. J'ai cassé six voitures avant d'arriver à Tours, et j'ai mis quatre heures pour faire cent kilomètres, sur une route déserte. Mais il faut dire qu'il n'est pas évident de trouver des voitures avec les clefs de contact à l'intérieur. Sur la route, j'ai dû forcer quelques portes de maisons pour trouver les clefs des voitures qui étaient garées devant. Pour faire à l'intérieur des habitations le même constat que dans mon quartier : personne, et des choses bizarres, comme des robinets de salle de bain ouverts, que j'ai fermés par réflexe confraternel pour les occupants des lieux. Leur ayant piqué leur bagnole, c'était bien la moindre des choses. Pendant tout mon trajet, je n'ai vu personne. Si ça n'avait rien de particulièrement choquant dans les villages ruraux, qui donnent toujours cette impression là, les faubourgs de Tours étaient aussi déserts que ceux de ma ville. Ça m'a mis un coup au moral.

    Au centre ville de Tours, même chose : le néant. Je n'y suis pas resté très longtemps, juste le temps de faire les constatations (silence absolu, personne à l'horizon), de trouver un véhicule costaud avec une grosse capacité de chargement, un de ces véhicules japonais initialement conçus pour le Paris-Dakar.

    Je n'étais pas venu à Tours pour rien, j'avais des idées derrière la tête.
    J'ai fait une razzia dans un Décathlon au rayon des réchauds à gaz (le gaz de ville était coupé comme l'électricité, partout où j'avais vérifié), du matériel de survie et du matériel de camping, puis une autre chez Carrefour pour le café, les biscottes et d'autres fournitures de première nécessité, comme le whisky et le calva. Et enfin un dernier raid chez un loueur de matériaux pour récupérer un groupe électrogène diesel de 20 kva, sur remorque. Histoire de retrouver un semblant de civilisation dans mon immeuble. À chaque fois je suis passé par l'arrière des magasins, les portes sont plus faciles à ouvrir que les grilles renforcées des entrées. Je le sais, j'ai d'abord essayé de forcer les grilles des entrées.

    Puis je suis rentré chez moi (sans avoir besoin de changer de voiture cette fois, j'ai bien fait attention, je n'avais pas envie de transvaser toute ma cargaison dans un autre véhicule en cours de route), et j'ai rangé tout le produit de mes rapines dans mes placards. Ça tenait à l'aise, même si j'ai mis une partie des réchauds à gaz dans ma cave, pour des raisons de sécurité.

    J'ai laissé le 4/4 et la génératrice en remorque devant la zone technique de l'immeuble. De toute façon j'avais oublié les câbles et les bidons de gas-oil, il était déjà tard, je m'occuperai de ça le lendemain.

    C'est à ce moment là que j'ai décidé d'écrire ce qui m'était arrivé depuis dimanche matin.

    Il est 02h00, du matin je viens de terminer. Je vais me coucher. Demain c'est l'Opération « fée électricité ». Je commence seulement à envisager toutes les possibilités que m'offre la situation. 

     

     

    ****

     

    Il fallait que j'écrive la fin de cette histoire.

     

    Le lendemain matin de ma virée à Tours, j'ai été réveillé par mon téléphone portable. Au début j'ai pensé que je rêvais, mais non. J'ai décroché par réflexe, sans savoir qui était au bout du fil :

    • Allo ?

    • Allo, Monsieur Demare ?

    • Oui, c'est bien moi...

    • Monsieur Demare, c'est Monsieur Lakhdar de l'épicerie Lakhdar. Je vous appelle parce que j'ai trouvé un mot sur ma caisse avec une liste de courses et vos coordonnées. Vous l'avez déposé là cette nuit.

    J'ai fait un blanc de quelques secondes. Tout ce que j'ai trouvé à répondre c'est :

    • Heu, non, c'était lundi matin je crois. 

    • Lundi dernier ? Ça m'étonnerait, je l'aurais trouvée depuis longtemps. Non, vous avez dû passer cette nuit pendant que j'étais dans la réserve, le dimanche matin je n'ai personne pour m'aider. Enfin c'était pour vous dire que votre commande est prête, vous pouvez venir la chercher quand vous voudrez dans la journée.

    • Ah bon ? Et bien d'accord. Heu, merci, Monsieur Lakhdar. 

    Je raccrochais avec un sentiment d’irréalité plus fort qu'à mon réveil de dimanche.

    C'est à ce moment là que je me suis rendu compte que j'avais horriblement mal au crâne. J'ai regardé l'écran mon téléphone portable, qui indiquait qu'il était 9h28, dimanche 4 Avril 2027. Il n'y avait que 4% de batterie, je l'ai aussitôt mis en charge, par pur réflexe.

    Ma tête a commencé à tourner, et ce n'était pas que l'alcool. C'était la folie.

    Je me suis levé, j'ai vomi, j'ai pris 2 grammes d'aspirine (ce qui est fortement déconseillé), et je suis sorti sur le balcon (ce qui est également déconseillé quand on souffre de problèmes d'équilibre). Il faisait frais, il faisait beau. Le bruit de la cité était bien présent, un peu plus faible que celui des jours de semaine, mais bien présent. Ma voisine sourde du dessus était en train de regarder « Le Jour du Seigneur » avec le volume à fond, des fois que le contenu liturgique de la messe aurait été modifié depuis la semaine précédente. Bref, tout était normal.

    Un peu plus tard dans la matinée, des voitures de la police ont sillonné le quartier, ce qui a généré pas mal de ramdam, pour un dimanche. D'après Madame Pereira, toujours bien informée sur les activités policières au sein de la cité, il y aurait eu une vague de cambriolages sans précédent dans la nuit, dans plusieurs immeubles des alentours. Le plus inquiétant, c'est qu'ils auraient eu lieu alors que la plupart des gens étaient chez eux, et que personne n'a rien entendu, alors que les d'appartements ont été forcés au pied de biche. Étrangement, il n'y a rien eu de volé, ou presque.

    On a également trouvé une voiture volée au pied de notre immeuble, avec un générateur électrique en remorque.

    D'après Madame Pereira, il y a aussi eu du grabuge sur Tours, elle a entendu ça sur France Bleu Touraine. Plusieurs grands magasins ont été visités par des professionnels, qui ont réussi à commettre leurs méfaits à l'insu des vigiles et sans apparaître sur les systèmes de vidéo surveillance. On a aussi retrouvé plusieurs voitures volées emplafonnées dans des platanes ou dans des fossés sur la route nationale entre ici et Tours, sans personne à bord. Madame Pereira est dans tous ses états. Elle est persuadée que c'est encore un coup de l'État Islamiste.

     

    J'ai fait profil bas. J'ai demandé à Madame Pereira si je pouvais lui emprunter son vélo pour aller faire des courses. Elle a gentiment accepté, après m'avoir cuisiné pendant une demi-heure sur le départ houleux de ma petite amie Lucie, la veille au soir. Je lui ai dit tout ce dont je me souvenais, c'est à dire pas grand chose. En plus pour moi c'était un peu loin, comme souvenir, mais je ne lui ai pas dit.

    Un peu plus tard, je suis passé à l'épicerie Lakhdar pour récupérer ma commande. J'ai dit à Monsieur Lakhdar, qui s'étonnait de la nature inhabituelle des articles dont je faisais l'acquisition, que j'allais bientôt avoir assez de piles chez moi pour ouvrir un commerce. Il n'a pas compris la blague, mais j'ai cru qu'il m'en faisait une à son tour quand il m'a présenté la petite note. Elle était très salée.

    Il y avait pas mal de monde en ville pour un dimanche en fin de matinée. J'ai failli me faire renverser par un bus sur le chemin du retour. C'est la première fois que je voyais un bus un dimanche matin. Et pour cause, je ne vais jamais en ville le dimanche matin. Je dors, le dimanche matin. (Lucie dit à qui veut l'entendre que je cuve, mais c'est faux. Souvent, je dors vraiment.)

    Quand je suis rentré, j'ai eu du mal à ranger toutes les courses dans mes placards, qui étaient à nouveau pleins à craquer. J'ai envisagé de passer des annonces sur le bon coin pour commencer à revendre un de mes vingt trois réchauds gaz, ou un de mes deux cent cinquante paquets de café, mais je me suis dit qu'il fallait que je me fasse discret pendant un moment. Et qu'il fallait aussi que je me renseigne sur les délais de prescription pour le vol.

    J'avais toujours un peu mal à la tête, et je me sentais fatigué. Du coup, après un déjeuner léger, j'ai repris un aspirine, j'ai joué cinq minutes avec le volet électrique de ma salle de bains, puis je me suis recouché.

    Je ne suis pas arrivé à dormir, je me suis relevé, il fallait que j'écrive tout ça.

     

    Je viens de me relire. Si mes placards n'étaient pas pleins de paquets de café, de matériel de camping, de bouteilles d'alcool de luxe et de réchauds gaz, je n'y croirais pas moi même.

    Demain, j'irai au boulot, comme si de rien n'était. C'est mieux. 

    Je vais essayer d'appeler Lucie, pour voir si elle me répond. J'ai des choses à lui raconter. Elle qui a toujours aimé les histoires fantastiques, elle ne devrait pas être déçue. Ça pourrait même la faire revenir, qui sait ?

    Il faudra juste penser à lui faire un peu de place dans les placards.

     

     

    Donald Demare

    Cité des Quinze-vingt,

    Dimanche 4 Avril 2027, 21h30.

     

    « Avoir les crocsDanger nocturne »

  • Commentaires

    1
    Hélène Louise
    Dimanche 28 Juillet à 20:33
    Super chute!
    Bien angoissant, qui sait quand ça recommencera...
    2
    Dimanche 28 Juillet à 22:01

    En effet, qui sait...

    3
    ladylama
    Lundi 29 Juillet à 10:04

    Il y a un petit souci de vraisemblance/de crédibilité, dans cette histoire. Que Nabilla aurait aussi décelé. "des baignoires remplies de bain moussant" => Le bain moussant ne mousse plus généralement après 30 minutes dans l'eau (60 minutes max si c'est du Palmolive bien chimique).Le protagoniste ne peut donc pas avoir vu plusieurs baignoires remplies de bain moussant. Juste des baignoires remplies d'eau vaguement colorée. Ca gâche toute l'histoire :o

    4
    Lundi 29 Juillet à 10:12

    Damned ! Je suis doublement peiné : non seulement tout le monde vient de se rendre compte que je ne prends jamais de bains, ce qui est une atteinte grave à mon intimité, mais en plus tout mon texte tombe à l'eau !

    Merci pour la remarque !

    C'est corrigé !

    5
    Hélène Louise
    Mardi 30 Juillet à 11:27
    C'était de la mousse à raser c'est pour ça -_-
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