• Les Collecteurs Maudits - Chapitre 8

    Chapitre 8

     

    Après le départ de mes nouveaux amis sorciers, Joan et moi avons eu une longue et houleuse explication sur le fait que nous nous étions menti l'un à l'autre. Cette dispute n'a pas vraiment d'intérêt, hormis peut être la façon dont elle s'est résolue. Mais ne comptez pas sur moi pour la raconter, après tout je suis un jeune homme qui a eu 20 ans en 1899, à une époque où le mot pudeur avait encore un sens.

    Même si à cette époque il y avait une maison de passe à tous les coins de rue.

     

    La discussion la plus compliquée, et qui ne pouvait heureusement pas se conclure de la même façon, fut celle que je dus avoir avec ma cellule.

     

    • J'en étais sûre ! Triompha Frida dès que j'eus terminé le petit résumé de ma rencontre de la veille.

    • Quelque part, c'est une bonne nouvelle pour toi, dit Kalinath, qui voyait toujours le bon côté des choses. Tu ne verras vieillir ton épouse que très très lentement. 

    • Ouais, si elle choisit de rester avec lui une fois la chasse terminée, dit O'Reilly, qui pour sa part s'en tenait strictement à un cru réalisme qu'il se refusait à qualifier de pessimisme. 

       

    On ignorait l'espérance de vie exacte des Sorciers, mais elle était bien plus longue que celle des humains ordinaires. On supposait qu'elle pouvait atteindre les deux siècles, mais même Isadora avait refusé de partager ses informations sur le sujet avec moi. Et je n'avais pas osé poser la question à Joan la veille au soir. Je n'y avais pas pensé non plus, il faut dire.

     

    La cellule New-yorkaise accepta (à la majorité) de rencontrer l'Ordre des Sorciers d'Amérique du Nord.

    La rencontre eut lieu quelques jours plus tard, toujours chez moi, puisque mon appartement était devenu un territoire « mixte ».

    Eugénia vint avec trois de ses collègues. Kalinath, O'Reilly et Frida représentaient la cellule des Collecteurs Maudits de New York. L'ambiance n'était pas vraiment cordiale, mais nous parvînmes à avoir un échange constructif. Surtout au début.

     

    Eugénia prit la parole :

    • Nous faisons appel à vous pour retrouver un Vampire Noir particulièrement retors qui est parvenu à s'échapper d'un caisson immergé dans le golfe du Mexique. Enfin, il ne s'est pas échappé, il a été repêché par une équipe de pilleurs d'épaves, à une profondeur que nous pensions inatteignable il y a deux siècles.

    • Et ils ont ouvert le caisson ? Demanda Kalinath

    • Oui, ils ont fait ça sur leur navire, ils ont eu une surprise en ouvrant le colis... Les garde-côtes Mexicains ont retrouvé le navire à quelques centaines de mètres au large de Cancun, vide de tous ses occupants. Leur rapport, qui mentionnait un caisson de plomb éventré, a été repéré par notre équipe de Mexico quelques jours plus tard. 

    • C'est arrivé quand ?

    • Il y a presque dix huit mois. Au début, nous n'avons pas détecté d'activité suspecte, nous avons pensé que le Vampire était parti sur un autre continent, ou qu'il se faisait discret. Mais il y a trois mois, une de nos enquêtrices, qui travaille au FBI, a commencé à repérer ici et là sur la frontière Mexicaine des corps de victimes inconnues présentant des signes de vieillissement accélérés. Elle a réussi à identifier quelques SDF et quelques migrants. On a affaire à un petit malin, il ne s'attaque qu'à des victimes dont on ne signale jamais la disparition, et qui n'agitent pas les médias.

    • On a retrouvé beaucoup de cadavres ? demanda Kalinath.

    • Non, c'est pour ça que nous avons été aussi long à repérer son territoire de chasse. Il semblerait qu'il navigue le long de la frontière mexicaine principalement entre San Diego et El Paso. Il agit plutôt intelligemment pour quelqu'un qui a bu la tasse pendant deux cent ans : il s'attaque prioritairement à des proies isolées, et il fait disparaître les corps, probablement en les enterrant. Ou peut être qu'il les bouffe, c'est une possibilité, ça s'est déjà vu chez vos semblables.

    Les Collecteurs de ma cellule échangèrent un regard courroucé, mais ne répondirent pas directement à la provocation. Frida était figée comme une statue depuis le début de la réunion, et je ne la voyais pas respirer.

    • Si il n'y a pas de disparitions de signalées, et peu de cadavres découverts, comment savez vous qu'il opère uniquement dans la zone ? demanda Kalinath.

    • C'est une question de volume et d'habitudes.

    • C'est à dire ?

    • On pense qu'il collecte environ trois victimes par jour depuis qu'il a repris son activité. C'était déjà ce qu'il faisait avant qu'on le plonge dans le bain, en 1759. Et à l'époque il opérait déjà dans la même région. Nous avons retrouvé une dizaine d'autres victimes, mais il n'agit pas comme un Vampire Noir cinglé : il doit être plus ou moins intégré à la société civile et il est très prudent. Nous avons besoin de vous pour le repérer rapidement, car pour le moment on cherche une aiguille dans une botte de foin. 

    • Que voulez vous que nous fassions ? Kalinath semblait assez dubitatif.

    • On a besoin de vous pour patrouiller, et essayer de le repérer à sa marque maudite. Je ne vois pas d'autre méthode, il est trop prudent, il ne doit pas rester plus d'une journée au même endroit. 

    Frida, qui n'avait toujours rien dit depuis le début de la discussion, finit par exploser :

    • C'est n'importe quoi ! Si par miracle on finit par le trouver dans cette botte de foin, il va nous repérer aussitôt. Si nous pouvons voir sa marque maudite, il peut voir la nôtre. Dès qu'il verra que nous le suivons, il s'enfuira pour une nouvelle destination.

    • Il faudra agir avec prudence, ne pas l'approcher, le suivre très discrètement, prendre note de son apparence si elle a changé, repérer la plaque de la voiture dans laquelle il circule, des choses qui permettrons à nos équipes de le retrouver, lui répondit froidement Eugénia. Nous ne vous demandons pas de le traquer, laissez ça aux professionnels.

    • Vous voulez dire des professionnels spécialisés dans les sacrifices de bébés, comme vous ? Demanda Frida.

     

    Nous eûmes beaucoup de mal à éviter que les deux vieilles harpies en viennent aux mains.

    Une fois que tout le monde eut retrouvé ses esprits, qu'un plan de marche fut établi, les convives prirent congés.
    Je demandais aussitôt à Joan, qui venait de referermer la porte :

    • C'est quoi cette histoire de bébés ?

    Joan me lança un regard attristé :

    • Les membres de ta cellule ne t'ont pas expliqué que l'Ordre pratiquait le bannissement de la malédiction ? Nous éliminons les Vampires Noirs en transférant leur malédiction chez des individus sains d'esprit, qui deviennent des Collecteurs.

    • Et bien, si. Il faut un ou une volontaire et vous faites tout un rituel pour transférer la malédiction. Je connais une volontaire, d'ailleurs.

    • Isadora ? Oui, c'est un des rares cas de transfert connu sur un membre de l'Ordre. Le plus souvent, il n'y a pas de volontaire. Et l'ordre considère que les volontaires peuvent mal tourner, ça c'est déjà vu. 

    • Et donc ?

    • Et donc, en bannissant la malédiction dans le corps d'un bébé abandonné qui ne pourra jamais grandir, on s'assure que la malédiction ne pourra jamais causer de tort à personne. Le bébé ne sera jamais en mesure de collecter une âme, et ne deviendra jamais un Vampire Noir.

    • C'est dégueulasse ! Vous condamnez des bébés à vivre éternellement, à ne jamais grandir ? C'est inhumain ! 

    • Pour le moment, c'est la meilleure solution que l'on ait trouvé. On s'en occupe bien, il y a des nursery de l'Ordre qui sont spécialement chargées de s'en occuper. Et les experts sont formels : les bébés n'ont pas la capacité à stocker les souvenirs, ils ne sont pas conscients de leur état. En plus ils ne font pas de dents, vu que le processus de croissance est stoppé. Je t'assure qu'ils sont bien traités. Ils ne souffrent pas, ils sont heureux, ils sont dorlotés par des Sorcières qui vivent le rêve éveillé d'avoir des bébés dans les bras pour autant d'années qu'elles peuvent le supporter. Même si il existe une faction chez nous qui pousse pour l'élimination définitive, je t'assure qu'elle n'est pas majoritaire. 

    J'étais sidéré :

    • Il y a des gens chez vous qui, non contents d'avoir condamné des bébés à vivre éternellement dans leurs couches, veulent les cramer par dessus le marché ?

    • Hélas, oui. Mais comme souvent dans ces cas là, ils prétendent que c'est pour la sécurité de tous. Ce sont les mêmes qui ont condamné des Vampires à la noyade éternelle, une pratique moyenâgeuse à laquelle il n'a été mis fin que depuis le tournant de ce siècle. Une méthode barbare qui n'a rien réglé, comme on le voit aujourd'hui.

    Entre la future mission d'éradication d'un dangereux Vampire et cette histoire abominable de bébés maudits, je n'en dormis pas de la nuit. 

    Le lendemain matin, nous embarquions à JFK, direction le Texas. 

     

    (à suivre)

     

     

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