• Les Collecteurs Maudits - Chapitre 6

    Chapitre 6

     

    J'ai rencontré Joan dans un dojo. Enfin, dans mon dojo.

    C'était le 2 Décembre 1974, j'étais à New York depuis trois mois et je venais juste d'ouvrir « The Good Way », un dojo multidisciplinaire dans le quartier de Spanish Harlem.

    Elle est entrée un matin, en jean et pull à col roulé marron, avec un petit sac de sport qui contenait son keikogi, que l'on continue à tort d'appeler kimono dans quelques pays occidentaux.

    Elle mesurait un mètre soixante dix, ses cheveux roux bouclés et ses tâches de rousseur contrastaient avec son regard perçant aux yeux verts et ses traits anguleux mais harmonieux. Elle avait un assez grand nez, ce qui n'est jamais très bon pour les sports de combat.

    Elle avouait 30 ans et travaillait pour une société d'import / export avec l'Asie.

    Sa pratique des arts martiaux, notamment du karaté, n'était pas exceptionnelle pour une femme de son âge. Elle était exceptionnelle tout court, et très nettement supérieure à la mienne.

    Assez rapidement, je lui ai proposé d'enseigner à mes côtés, et de prendre des parts dans le dojo. Elle a aussitôt accepté, tout en conservant une activité dans sa société. J'ai rapidement eu des sentiments pour elle qui dépassaient l'admiration et le compagnonnage.

    Et comme ils semblaient partagés, au tout début de l'année 1975 elle s'est installée chez moi. Je l'ai demandée en mariage un mois plus tard, sans vraiment me rendre compte de ce que je faisais.

     

    Quand j'ai annoncé la nouvelle à ma cellule, c'était un peu comme si l'organisateur d'une réunion d'alcooliques anonymes annonçait à ses membres qu'il s'était subitement remis à boire trois bouteilles de whisky par jour. Et qu'il n'y voyait aucun problème.

    Je m'en rappelle bien, c'était un vendredi soir, jour de notre réunion hebdomadaire dans le local qui nous servait de club privé, dans un recoin de l'upper east side.

    L'atmosphère était feutrée, tapis épais et larges fauteuils Chesterfield, éclairages indirects. La pièce était empuantie par les cigares de certains Collecteurs, qui ne se préoccupaient guère des méfaits du tabac sur leur santé.

    Les cinq autres membres de la cellule étaient tous présents, avec leur marque maudite qui tournoyait au dessus de leur tête.

    Le responsable informel de la cellule était Kalanath Sovidiar, un indien originaire du Pendjab, âgé de plus de 600 ans :

    • Tu ne penses pas que tu aurais pu nous en parler avant de prendre ta décision, Lucien ? Me dit-il, plus proche de la colère que je ne l'avais jamais vu.

    • Je suis désolé, c'est venu spontanément, je n'ai pas réfléchi aux conséquences, dis-je légèrement honteux de ma légèreté. 

       

    Frida Galinia, une petite Italienne boulotte d'une cinquantaine d'années apparentes, qui avait quitté la Lombardie pour les États Unis en 1815, avait bien plus de mal à contenir sa colère :

    • Mais enfin Lucien, tu es stupide ou quoi ? Et moi qui pensais que tu étais raisonnable ! C'était trop beau, un Français raisonnable ! Et en plus tu vas épouser une pauvre fille qui n'est même pas informée de ta condition d'immortel ? Ne me dit pas que tu lui as parlé sans l'aval de la cellule !

    • Non, bien sûr, je n'aurais pas fait ça... dis-je en réalisant ce que je n'y avais même pas pensé.

     

    Un des principales obsessions des Collecteurs Maudits est de maintenir la population dans l'ignorance de notre condition. C'est même une des tâches principales des cellules, et la raison pour laquelle il est mal accepté par notre communauté qu'un Collecteur Maudit vive isolé. Dans le cas où un Collecteur souhaite se marier avec un humain ordinaire, il y avait tout un processus d'entérinement à respecter, organisé par sa cellule. Normalement.

     

    Luke O'Reilly, irlandais de souche comme le laissait supposer son patronyme, et qui ne semblait pas avoir dépassé la vingtaine, surenchérit :

    • Ouais, t'as déconné, mec, cette petite t'a retourné la tête.

    O'Reilly était très laconique, il l'est toujours aujourd'hui. Je le connais depuis plus de quarante ans, et c'est une des phrases les plus longues qu'il m'ait été donné d'entendre de sa part.

    • Il faut que tu nous la présente le plus vite possible, reprit Frida. Il est peut être encore temps de t'éviter une très grosse connerie.

     

    Dans les jours qui suivirent, je présentais Joan à tous les membres de la cellule, sous des prétextes divers. Je présentais Frida comme une amie éloignée de ma famille, Kalanath comme mon expert comptable, ce qui était d'ailleurs vrai, O'Reilly comme un membre du dojo qui venait de s'inscrire.

     

    Le rendez vous avec Frida fut glacial malgré les sourires de façade échangés autour d'un thé au gout amer. Celui avec Kalanath resta strictement analytique. Il questionna longuement Joan, comme s'il faisait le check-up d'un avion de ligne avant un décollage pour une destination inconnue, et probablement dépourvue de piste d'atterrissage. O'Reilly assista à un des cours de Joan sans un mot, et repartit du dojo après m'avoir adressé un grand sourire, les deux pouces levés en un signe universel d'approbation.
    Les deux autres membres de la cellule, Mary-Jo et Kenneth, qui étaient de jeunes Collecteurs tous les deux, ne furent pas aussi catastrophés que les autres à l'annonce de la nouvelle, peut être parce qu'ils formaient un couple stable depuis bientôt soixante ans, et qu'ils n'avaient pas changé d'un iota depuis le jour de leur rencontre. Notre diner à quatre dans leur appartement de Brooklyn se passa très bien. 

     

    Si Joan était étonnée de toutes ces connaissances sortant de nulle part qui voulaient la rencontrer, elle n'en montra rien.

    Elle se les mit tous dans la poche, à l'exception de Frida, qui ne se fit pas prier pour me le dire lors de la réunion qui suivit leur rencontre :

    • Il y a quelque chose qui ne colle pas, avec cette fille. Je comprends qu'elle te plaise, elle est charmante, elle est belle, intelligente. On pourrait se demander ce qu'elle te trouve, mais il y a autre chose. Elle n'a pas trente ans, elle est plus vieille que ça.

    • Que veux tu dire ? Tu as vu une marque maudite au dessus de sa tête ? Lui demandais-je.

    • Non, mais il y a quelque chose qui n'est pas clair chez elle. J'en mettrais ma main au feu.

       

    Comme son sentiment n'était partagé par aucun des autres membres de la cellule, nous mîmes cela sur le compte de sa méfiance légendaire.

    Comme il fallait l'unanimité de la cellule pour informer Joan de ma nature de Collecteur, je n'eus pas le droit de le faire. Je devais attendre que Frida change d'avis à son sujet. Autant dire que mes chances de révéler ma condition à Joan avant qu'elle ne se rende compte par elle même que je ne vieillissais pas étaient très minces. 

     

    Frida ne vint pas au mariage, au contraire de tous les autres.

     

    Ce fut une cérémonie très simple. La famille de Joan était réduite à la portion congrue, uniquement constituée d'une grand mère à moitié gâteuse et d'un frère célibataire aussi aimable qu'un inspecteur des impôts victime d'une rage de dents. 

    J'avais invité plusieurs amis Collecteurs de mes anciennes cellules, dont Amédée, qui accepta de faire le déplacement et qui en profita pour me faire très longuement la morale sur ma décision trop rapide. Les autres m'envoyèrent tous des cartes plus ou moins aimables. Plutôt moins, en général. Celle en provenance de Brisbane, émanant de ma seule relation sérieuse des soixante dix dernières années, était particulièrement piquante.

     

    Nous nous installâmes avec Joan dans un penthouse flambant neuf qui jouxtait Central Park, à quelques pâtés de maison du dojo. C'est un des avantages d'être Collecteur, on a pas vraiment de soucis de trésorerie. Les cellules mettent à disposition des jeunes Collecteurs n'ayant pas encore fait fortune, comme moi, tout l'argent dont ils peuvent rêver. Essentiellement pour nous éviter de glisser vers le crime et la mauvaise voie. C'était la première fois que je ponctionnais le pot commun aussi lourdement. Frida, qui était la trésorière de la cellule, a bien roulé un peu des yeux quand elle a vu le prix de l'appartement, mais c'était juste pour le principe. Au fond, elle était soulagée que je fasse appel à ses services. Et de toute façon l'appartement était acheté par une des nombreuses entités financières de la Cellule New-yorkaise, il n'était pas à mon nom. Une façon comme une autre d'éviter les problèmes de successions chez les immortels.

    Pour la première fois depuis très longtemps, j'étais vraiment heureux. 

     

     

    (à suivre)

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