• Les Collecteurs Maudits - Chapitre 5

    Chapitre 5

    Mais avant de vous raconter mes aventures New Yorkaises, il faut que je vous raconte un peu ma vie d'avant la guerre de 14-18.

    Je suis né à Melun, le 12 Avril 1879, dans une famille d'ouvriers. Mon père travaillait dans une teinturerie, métier éprouvant s'il en est, ma mère dans un atelier de couture. Mon père était vétéran de la guerre de 1870, et il est mort épuisé à l'orée du 20ème siècle, probablement empoisonné par les produits utilisés sur son lieu de travail. Fait rare pour l'époque, j'étais fils unique. Ma mère m'a raconté à demi mots qu'elle avait eu énormément de difficultés à concevoir un enfant, et qu'après ma naissance les médecins lui avaient dit qu'elle n'en aurait pas d'autre que moi. La grippe l'a emportée en 1912, à l'âge de 63 ans.

    Pour ma part, j'ai suivi une formation de compagnon du devoir dans la charpente dès l'âge de 12 ans. Je n'ai pas vraiment eu mon avis à donner sur mon choix de carrière, mon père m'a emmené chez un charpentier de la ville un beau matin de Septembre, et m'a laissé là en m'expliquant qu'un métier comme celui là, c'était de l'or en barres. Le charpentier m'a confirmé, après avoir vérifié que je n'avais pas le vertige en me faisant monter sur le faîte d'un toit, que j'avais les dispositions pour devenir son apprenti. À 16 ans j'étais aspirant, et je suis devenu compagnon l'année de mes 20 ans, avant de faire mon service militaire. En 1903, à Metz, je me suis marié à Jeanne, la fille de mon patron d'alors, dont j'étais follement amoureux. (Pas de mon patron, de Jeanne). L'année suivante, elle est morte en couches, ainsi que l'enfant à naître. Ça m'a presque détruit. J'avais 24 ans, et je pensais que ma vie était foutue.

    Dévasté par le chagrin, j'ai quitté Metz et je suis reparti dans un deuxième tour de France de compagnon. Je suis revenu à Melun six ans plus tard, chez ma mère qui n'avait plus guère d'autres ressources que celles que je pouvais lui apporter. À sa mort, j'ai vendu la petite maison de famille et j'ai acheté un appartement à Belleville, où j'avais trouvé de l'embauche chez un compagnon rencontré lors de mon second tour de France.

    J'étais trop vieux d'un an pour être réserviste au début de la grande guerre. J'ai fait le choix de me porter volontaire. Ça me semblait la chose à faire : je ne m'étais jamais remarié, je n'avais pas de famille à charge, j'étais en parfaite condition physique : je ne me voyais pas rester à l'arrière pendant que de jeunes pères de famille risquaient leur vie au front.

    Lors de mon dernier passage dans mon pays natal, j'ai pu constater que certains des ouvrages sur lesquels j'avais travaillé pendant mes années de charpentier étaient toujours en place. Ça m'a fait plaisir, de voir que mon travail m'avait survécu. C'est la règle dans notre corporation, et pour le moment je suis toujours dans les clous. Dans mes années post-guerre, j'ai travaillé par intermittence dans mon métier d'origine, histoire de partager mes connaissances et d'apprendre les techniques modernes. Je dois dire que c'est souvent décevant, on ne construit plus aujourd'hui comme on construisait hier, en tout cas plus avec les mêmes principes de durabilité. Heureusement qu'il reste des Églises à rénover. (Je sais que je passe pour un vieux con en écrivant des choses pareilles, mais bon, j'ai l'âge.)

    Je vous raconte tout ça pour une raison : la chose la plus difficile pour nous autres les Collecteurs Maudits, c'est de résister à la tentation d'épouser les gens qu'on aime. Souvent, on tourne mal, on devient des Vampires Noirs à la perte d'un époux ou d'une épouse, que ce soit dans un accident, de maladie ou, pire encore, de vieillesse. C'est pour cette raison que l'on évite de s'attacher, et que l'on encourage les liaisons entre Collecteurs Maudits. Ce qui a d'autres inconvénients.

    Je n'avais pas trop ce problème, jusqu'en 1974. La perte de Jeanne m'avait laissé une plaie au fer rouge dans l'esprit, et la blessure, même estompée, est toujours présente au moment où j'écris ces lignes. Les vieux sont souvent sensibles, c'est vrai, et je ne fais pas exception.

    Inconsciemment ou pas, je ne me suis jamais attaché à aucune femme après Jeanne. J'ai eu des aventures, notamment à Brisbane, mais je ne me suis plus jamais mis en ménage, jusqu'à Joan.

    Et non, je ne pense pas avoir été influencé par la proximité sémantique de leurs prénoms. 

     

     

    (à suivre)

     

     

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