• Les Collecteurs Maudits - Chapitre 2

    Chapitre 2

     

    J'ai été l'un des premiers démobilisés de ma compagnie, vu que j'étais volontaire et que j'avais fait toute la guerre, depuis Août 14. Je suis arrivé un peu avant midi gare de l'Est, le 1er Décembre 1918, en provenance de mon centre démobilisateur, muni d'un pécule d'un peu plus de 1000 Francs, ce qui n'était pas rien, mais pas une fortune non plus. Sac contenant mes maigres possessions à l'épaule, j'étais vêtu de vêtements civils dépareillés qui me donnaient une allure d'épouvantail et qui ne passaient pas inaperçus dans le hall de la gare, dans lequel se pressaient les voyageurs dans un capharnaüm organisé.

    J'étais impatient de retrouver mon petit appartement de Belleville. Je n'étais pas trop inquiet pour mon avenir, ce n'était pas le travail qui manquait dans la charpente. Mais j'étais un homme différent de celui qui était parti quatre ans plus tôt, je me doutais bien que le retour à la vie civile serait délicat. J'étais toujours assez circonspect sur mes aventures des deux dernières années, je ne savais toujours pas si j'avais été touché ce jour de Juillet 1916 par une grâce qui m'avait ignoré jusque là avec ostentation, ou bien si j'étais complètement siphonné.

    Je cheminais vers la sortie quand j'aperçus un vieux Monsieur qui se dirigeait vers moi et essayait d'attirer mon attention en agitant sa canne. Il était richement vêtu, barbichu, petit et rondouillard, mais ce qui a retenu mon attention, c'est l'espèce d'ombre noire qui planait au dessus de sa tête. Je regardai autour de moi : personne ne semblait s'en émouvoir, alors que c'était tout de même assez spectaculaire.

    Il s'arrêta à moins d'un mètre de moi et me dit :

    • Jeune homme, il faut que je vous parle. Je me présente, Baron Amédée de La Rochefendre. Vous êtes libre pour déjeuner ?

    • Je... oui, répondis-je, intrigué par le bonhomme et fasciné par l'ombre compacte d'une trentaine de centimètres qui tournoyait au dessus de son crâne.

    • Très bien, suivez moi, dit il en se retournant en direction de la sortie, avant de me lancer derrière son épaule : Et comment vous appelez vous, jeune homme ?

    • Sergent Duchamp. Lucien Duchamp, répondis-je machinalement, le regard fixé sur l'ombre mouvante au dessus de la tête d'Amédée de La Rochefendre.

    • Et bien, Sergent Duchamp Lucien Duchamp, venez ! je connais un restaurant pas très loin d'ici où nous pourrons discuter.

    Je le suivis. Il ne faut jamais refuser un repas gratuit, c'est une des règles essentielles d'une vie réussie.

     

    Un peu plus tard, alors que nous commencions nos agapes dans un salon privé d'une grande et luxueuse Brasserie, après que les serveurs nous aient laissé devant trois plats géants de fruits de mer et de cochonnailles, Amédée entama la discussion qui allait changer ma vie. L'ombre était toujours au dessus de sa tête, et j'étais toujours le seul à la voir. Je voulais bien croire au flegme légendaire des serveurs Parisiens, mais il y avait quand même des limites.

    • Alors, comment êtes vous mort ? Baïonnette, sabre ou couteau ? Peut être étranglé au fond d'une tranchée ?

    D'abord interloqué par son entrée en matière, je lui demandai :

    • Mais qu'est-ce qui vous fait croire que je suis mort au combat ?

    • L'ombre, mon cher, l'ombre qui plane au dessus de votre tête, que vous ne pouvez pas voir vous même, comme je ne peux pas voir la mienne. Le vieil homme, qui s'apprêtait à attaquer une huitre énorme, la reposa intacte dans son assiette et soupira : 

    • Écoutez Lucien, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Je commence par laquelle ?

    • Commencez par la mauvaise, c'est préférable, je suppose, lui répondis-je.

    Il me lança un regard en coin et me dit :

    • Vous êtes maudit, Lucien, vous êtes ce qu'on appelle chez nous un Collecteur Maudit, ou de façon moins aimable un Vampire Noir. Comme moi.

    • Qu'entendez vous par là ? Lui demandais-je, heureux d'avoir trouvé quelqu'un de plus siphonné que moi.

    • Vous êtes immortel, comme vous avez probablement eu l'occasion de vous en rendre compte au cours de cette guerre. La personne qui vous a tué s'est transformée en poussière blanche et vous a transmis sa malédiction.

    J'étais sidéré. Deux ans étaient passés depuis que la baïonnette du fantassin Allemand m'avait transpercé le cœur, avant qu'il ne se transforme en poussière, et que je revienne pour la première fois du néant. Je n'avais jamais raconté cette histoire à personne.

    • C'était un coup de baïonnette en plein coeur. Je croyais que j'avais perdu la tête. 

    • Non, jeune homme, vous n'avez pas perdu la tête. C'est bien pire que ça. Vous avez perdu la vie, et vous avez aussi perdu la mort. C'est un destin bien cruel, croyez moi. 

    Le contenu de mon assiette, si attrayant il y a encore quelques minutes, avait perdu tout son attrait.

    • Et quelle est la bonne nouvelle ? Demandais-je avec un peu d'espoir.

    • La bonne nouvelle, c'est que je vous ai trouvé, et que vous n'allez pas passer les prochaines années à vous demander pourquoi vos blessures se soignent instantanément ni pour quelle raison vous ne vieillissez plus... Laissez moi vous raconter mon histoire, vous me direz si votre aventure et la mienne présentent des similitudes. Mais d'abord mangeons un peu, ne laissons pas ces huitres chauffer, ce serait dommage. 

       

    Nous attaquâmes nos fruits de mer avec conviction.

    Amédée me servit un grand verre de vin blanc, un Bourgogne qu'il avait choisi avec grand soin sur la carte des vins. Il s'en servit également un grand verre avant de reprendre :

     

    • Je suis devenu Collecteur en 1429, à l'âge avancé de 62 ans. Je n'ai jamais su qui m'avait égorgé, ça s'est fait de dos, comme souvent dans ces affaires là. J'ai bien quelques soupçons, mais bref, ce n'est pas le sujet. C'était dans mon château, près de Mâcon. Je me souviens bien de la douleur, de la vie qui quitte mon corps, du néant. Puis un grand éblouissement, avant de me retrouver à terre dans une marre de sang, avec une épouvantable brulure à la gorge. Quand je me suis relevé, les dalles étaient couvertes de poussière blanche, tout autour d'une tenue de serviteur. À proximité se trouvait une dague ouvragée. Mon pourpoint était gorgé de sang, mais je n'avais aucune blessure à la gorge. Alors, reprit-il avec l'oeil qui frisait, ça vous parle ?

    Je lui répondis par l'affirmative et je lui racontais en détail les évènements survenus au Fort de Souville.

     

    À la fin de mon récit, auquel j'avais ajouté le casque troué, l'obus dans les gencives et mes autres blessures, il reprit :

    • C'est de cette façon que se transmet la malédiction : il faut un contact direct entre le tueur et le tué au moment de la mort. Ça peut se faire à mains nues, dans le cas d'un étranglement ou d'un étouffement, mais le plus souvent ça se fait avec une arme blanche. Ça ne peut pas marcher à distance. Ça peut fonctionner avec une arme à feu, mais uniquement à bout touchant, ce qui est compliqué avec le recul. J'en ai connu certains qui faisaient ça avec l'arme enfoncée dans la bouche de leur victime pour être certains du résultat.

    • Nos agresseurs sont donc des Collecteurs qui voulaient mourir ? Une sorte de suicide ?

    • Non, non, pas du tout, dit Amédée avec un sourire triste. La transmission de la malédiction n'est pas l'objectif recherché, en général. On ne sait pas si c'est le hasard ou autre chose. Certains pensent que le Collecteur transmet sa malédiction quand il a atteint son quota d'âmes. Certains sorciers ont essayé de déterminer si il s'agissait d'un nombre fixe, et ont conduit des expériences honteuses sur le sujet, mais on sait juste que ceux d'entre nous qui transmettent leur malédiction le plus rapidement ont tout de même besoin d'avoir collecté un minimum de 300 âmes. Pour d'autres c'est beaucoup plus, et à vrai dire on ignore si certains d'entre nous ont vraiment une limite. Ça dépend des individus. 

    À ces mots, je vis qu'il frissonnait légèrement. Après un petit silence, il reprit :

    • Mais dites moi, mon garçon : avez vous tué quelqu'un à l'arme blanche depuis votre transformation ?

    Je n'eus pas besoin de réfléchir pour lui répondre :

    • Non, j'ai tué des ennemis, mais uniquement à une certaine distance, et toujours avec des balles.

    • Je vous posais la question, mais je connaissais déjà la réponse, dit Amédée. Voyez-vous, lorsque nous collectons une âme avec une arme en contact direct de notre victime, on l'absorbe. Et si vous aviez déjà absorbé une âme, vous vous en souviendriez, et je l'aurais vu. 

    • On absorbe les pensées, et les souvenirs de la victime ? Demandais-je, avec effroi.

    • Non, non, rien de tel. Juste sa vie, son âme, sa force vitale, appelez ça comme il vous plaira. Beaucoup de Collecteurs ne peuvent plus s'empêcher de collecter, une fois qu'ils ont découvert cette faculté, c'est comme une drogue. Ce sont eux qui sont responsables de l’appellation terrible de Vampire Noir. Cette absorption donne un supplément de vie, de force, d'énergie vitale. C'est une sensation extraordinaire de puissance, mais terriblement dangereuse car terriblement addictive.

     

    À cet instant, le directeur de la Brasserie fit irruption dans notre salon pour nous saluer. Enfin, pour saluer celui qu'il appelait « Baron », c'est à dire Amédée. Amédée se montra cordial avec notre hôte, le rassura sur la qualité des mets fournis que nous n'avions guère entamés, et mis quelques minutes à se débarrasser de l'importun.

     

    Une fois à nouveau seuls, il me resservit une rasade de Pouilly Fuissé et reprit :

    • La collecte d'âme est très dangereuse, surtout lorsqu'elle se fait rapidement, à intervalles très rapproché. C'est un peu comme les effets d'une drogue, ça rend à moitié fou. Ces Vampires Noirs laissent en général sur leur chemin tellement de cadavres que ça devient un jeu d'enfant pour les retrouver.

    • Parce qu'il y a quelqu'un qui les cherche ? M'étonnai-je.

    • Oui, nous sommes immortels, mais pas invulnérables. Mais je vous parlerai de ce sujet une autre fois, vous avez déjà pas mal de choses à digérer. Je vous propose de venir diner chez moi demain soir, nous pourrons terminer cette discussion, et j'en profiterai pour vous présenter à la cellule locale. 

    Malgré mes relances, il ne discuta plus des Collecteurs Maudits jusqu'à la fin du repas, que nous conclûmes par un succulent baba au rhum.

    Il paya la note, je ne me fis pas trop prier pour accepter vu qu'il m'avait invité. Alors que nous nous séparions et qu'il partait de son côté, d'une démarche rendue hésitante par la bonne chère, le Bourgogne et le Rhum, je me rendis compte que j'avais oublié pendant tout le repas l'ombre qui le surplombait. Elle était toujours là, à tournicoter autour de la tête d'Amédée.

     

     

    Son adresse dans la poche, je suis reparti vers mon appartement, que je n'avais guère fréquenté au cours des dernières années, hormis pour quelques très rares permissions.

    Je mis un peu de temps à digérer ce repas, comme le Baron l'avait prédit. Non pas que la nourriture était mauvaise, mais le contenu de la conversation m'était resté sur l'estomac.

    Bizarrement je n'ai pas été tenté de réfuter d'un bloc toutes les révélations du vieil Amédée. Il ne pouvait pas avoir deviné la poussière blanche et l'uniforme vide, et je savais bien qu'il y avait quelque chose qui clochait chez moi depuis ce funeste jour de Juillet 1916. Je ne pouvais pas non plus occulter sa « trace maudite », comme il l'avait nommée pendant le repas. Et je n'avais pas vraiment envie de finir chez les fous. Amédée ne m'avait pas expliqué ce qu'il advenait de ceux d'entre nous qui perdaient la boule, mais son regard avait été assez éloquent.

    Il était d'ailleurs très fort dans la communication non verbale, Amédée. J'avais bien vu son soulagement lorsque je lui ai appris que j'étais veuf et sans enfants, il a même ajouté que c'était une bénédiction. Mon avis sur la question n'était pas aussi tranché que le sien, mais comme il m'était sympathique je ne l'avais pas contredit.

    Mais en y réfléchissant un peu, la perspective de voir sa famille vieillir et mourir devant soi n'avait il est vrai rien de réjouissant.

    Cette nuit là, alors que j'avais retrouvé ma gardienne, qui devait encore être en train de crier des alléluias dans sa loge suite au miracle de mon retour, mon petit deux pièces au troisième étage d'un immeuble doté de l'eau courante m'est apparu comme étranger. J'eu beaucoup de mal à trouver le sommeil. 

     

    (à suivre)

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