• Les Collecteurs Maudits

     

    Je vais vous raconter mon histoire, vous êtes libre ou non de la croire.

    Mon nom est Lucien Duchamp. Je suis né en 1879. Je sais, j'ai 140 ans. Je devrais être mort depuis belle lurette.

    C'est justement l'objet de mon récit.

    J'ajoute que j'ai la physionomie d'un homme qui s'approche de la quarantaine. Voyez vous, je suis devenu immortel en 1916, pendant la grande guerre, le jour où je suis mort pour la première fois.

     

    Chapitre 1

     

    C'était le 11 Juillet 1916, au Fort de Souville, près de Verdun. Un soldat allemand m'a mis un coup de baïonnette en plein cœur, au cours de ce qui était la dernière grande offensive Allemande de la bataille. Et je suis mort sur le coup.

    Mais mon bourreau était un Mörder Überlebender, ce qui peut se traduire par Tueur Survivant en Français. Nous avons beaucoup d'autres noms, c'est un peu une marotte, pour nous autres. J'ai appris plus tard que nous étions le plus souvent désignés comme des Vampires Noirs ou des Collecteurs Maudits par les quelques personnes qui connaissent notre existence. Des sorciers. Mais j'y reviendrai. D'abord, ma mort.

     

    Je suis mort, ce matin là, d'un coup de baïonnette en plein cœur, disais-je. Je me souviens qu'une douleur a explosé dans ma poitrine, a irradié dans tout mon corps, puis le temps s'est arrêté, et, pendant quelques instants, qui m'ont semblé une éternité, j'ai sombré dans le néant. Qui n'est pas un endroit que j'affectionne, ni que je recommande.

    J'étais étendu sur le sol dans la boue, mort. Et puis il y a eu comme un flash, j'ai ressenti une grande brûlure dans la poitrine, j'ai ouvert les yeux, craché du sang, j'ai essayé de me relever tant bien que mal. Le combat faisait rage autour de moi, mais j'ai tout de suite remarqué l'uniforme qui se trouvait à mes pieds. Un uniforme Allemand complet, avec bottes, casque à pointe, cartouchière, un fusil Mauser à la baïonnette ensanglantée, et de la poussière. Beaucoup de poussière blanche, mais aucune trace du soldat qui venait de me tuer.

    Sur le coup, je n'ai pas beaucoup eu le temps de réfléchir, car j'étais à découvert, et j'ai pris une balle dans la tête qui m'a envoyé illico faire un second tour au Royaume des ombres. Ç'a été la même chose, quelques secondes de néant, un grand flash, sauf que cette fois la brulure était au niveau de la tête, ça m'a fait un mal de chien. Cette fois je ne me suis pas relevé, j'ai rampé. Dès que je suis arrivé à un abri relatif, j'ai enlevé mon casque, qui était troué de part en part. Même si je n'avais pas fait de grandes études de mathématiques dans ma première vie, j'avais tout de même l'intuition pratique que le chemin le plus court entre deux points était la ligne droite. La balle, selon toute logique, avait donc traversé mon crâne. J'avais bien la tête couverte de sang, d'esquilles d'os et d'autres matières dont je ne préférais pas imaginer la provenance, mais je n'arrivais pas à trouver avec mes doigts les points d'entrée ou de sortie de la balle qui avait dû me trouer la caboche. Je n'y comprenais rien. Puis je me suis souvenu du coup de baïonnette que j'avais reçu en plein cœur un peu plus tôt. Ma capote était couverte de sang, et déchirée au niveau du cœur. Je la déboutonnais pour inspecter ma poitrine : pas une égratignure.

    À ce moment là, j'ai pensé que je perdais la boule. Je n'aurais pas été le premier à perdre la raison en plein combat. Mais je n'avais pas trop le temps de m’apitoyer sur mon sort, après tout j'étais vivant et je n'étais même pas blessé. Autour de moi, c'était l'enfer : explosions d'obus, tirs de fusils et de mitrailleuses, hurlements de colère et de douleur, appels au secours, un jour ordinaire au front. Je suis retourné donner un coup de main à mes camarades pour repousser l'offensive des boches. Quelques heures plus tard, l'assaut était provisoirement terminé, l'ennemi repoussé. J'étais toujours vivant, et j'attirais l'attention de mes copains avec mon casque à trous.

    Ce casque est d'ailleurs devenu une curiosité dans les jours qui ont suivi, mais la plupart de mes compagnons d'arme me soupçonnaient d'avoir fait une mauvaise blague en récupérant le casque d'un copain sur le champ de bataille. Une semaine plus tard, plus personne ne s'intéressait au sujet, c'était une péripétie parmi d'autres, et on avait d'autres chats à fouetter. J'ai balancé le casque et j'en ai récupéré un sans aérations.

    La guerre a repris son cours, j'ai été touché encore trois ou quatre fois avant qu'elle ne se termine. À chaque fois, passée l'impression de brulure au niveau des endroits touchés, je n'avais aucune plaie, aucune trace de blessure. J'ai même pris un obus dans les dents, une fois, ce qui m'a permis de refaire un troisième petit tour dans le noir. Après la douleur et le néant, comme les fois précédentes j'ai eu une grosse sensation de brulure aux endroits touchés (c'est à dire presque partout), mais une fois que je me suis relevé, aucune trace de dégâts sur mon corps, mais il y avait bien du sang et d'autres fluides corporels étalés sur la zone d'impact. Mon uniforme était lui en lambeaux, au point que j'ai du récupérer celui d'un mort pour éviter de repartir à l'assaut cul nu. À chaque fois que j'étais touché, les gars s'inquiétaient, voulaient me ramener à l'arrière, mais s'apercevaient assez vite que je n'avais rien. Ils imaginaient que le sang n'était pas le mien, qu'un camarade m'avait servi de bouclier, et je n'avais pas d'autre explication à leur donner. Ils hochaient la tête, incrédules, et on repartait de l'avant. J'aurais pu acquérir une sacrée réputation de veinard, mais la plupart des témoins de ma bonne fortune n'ont pas été aussi chanceux que moi, et ne sont pas revenus du front. Pas entiers, en tout cas.

    Ce n'est qu'après la guerre que j'ai compris ce qui m'était arrivé. Ou plutôt, on me l'a expliqué. Il faut dire qu'entre Vampires Noirs, on a un truc infaillible pour se reconnaître.

     

    (à suivre)

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  • Commentaires

    1
    Petrus
    Lundi 12 Août à 10:03
    Génial !! Je suis heureux de te voir revenir vers les contes ou même le roman. Ton attachement au « single POV » est toujours aussi manifeste :)
    A bientôt
    Et merci à Hélène L de m’avoir rappelé l’ad De ton blog
    Amitiés
    P
    2
    Lundi 12 Août à 10:46

    Hello Petrus !

    Ça me fait plaisir de te lire.

    Attention, work in progress ! Les derniers chapitres sont en cours de révision !

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