• L'appel au secours d'un charmant Monsieur

     

    J’ai toujours eu des réveils difficiles : mal de tête, bouche pâteuse, mal de dos, pas assez dormi, sonnerie de réveil non coopérative, tout se ligue contre moi dès le matin. 

    Je n'ai jamais réussi à comprendre pourquoi le moi qui se couche le soir n'a aucune considération pour le moi qui se lève le lendemain matin. Deux inconnus séparés par un puits sans fond, incapables de communiquer à travers l’abîme. Le moi du soir pense que celui du matin est un couillon qui n’a rien dans le sac (il a pas forcement tort), le moi du matin pense que le moi du soir est un abruti de première (ce n’est pas tout à fait faux). Passons.

    J’aime bien prendre une douche le matin. En général, je suis en retard, donc je n’en prends pas. Et souvent le soir, j'oublie de me laver, j'ai mieux à faire. Mais je ne pue pas, je tiens à le préciser. J'utilise un sort anti-odeur très efficace. Le week end normalement, j'ai le temps de me laver.

    Assez régulièrement, avant de partir de chez moi, je me rends compte que je n'ai pas de chemise propre, et je remets celle de la veille. J'ai beaucoup de mal à trouver des chaussures identiques pour mes deux pieds, et je casse un lacet au minimum toutes les semaines. C'est une malédiction mineure dont je ne suis jamais parvenu à me débarrasser. Mais je n'ai pas fourni beaucoup d'efforts en ce sens. Je ne suis pas spécialisé dans les efforts, il faut dire. J'ai même plutôt tendance à les éviter.

    Quand je suis en retard, j’aime bien que les événements s’enchaînent sans difficultés, que ça glisse. J'habite à Paris, et je me rends en voiture au travail. Ça en dit beaucoup sur moi, je sais.

    Une fois dans ma voiture, je m’adapte très bien au trafic et je n'éprouve aucune difficulté à me mettre au niveau des autres conducteurs... J’accélère à l’orange, j’ignore les piétons qui font semblant de m'ignorer tout en serrant les fesses, j'insulte, j'injurie, je me cure le nez au feu rouge. Je précise cependant ne pas faire partie de la secte des bouffeurs de mickeys, qui sont plus proches que moi du centre des enfers d'au moins un cercle ou deux. Non, moi je les colle sous le volant, c'est plus hygiénique.

     

    Avec mes 20 minutes de retard syndicales, j’arrive donc aussi fringant qu'un clodo chaque matin pour une nouvelle journée de travail. Ma bonne humeur matinale est légendaire. 

    Je n’essaierai même pas de vous donner l'intitulé de mon poste, je ne le comprends pas moi même. Je travaille dans une grosse boite Parisienne d'informatique spécialisée dans le graphisme et le webmastering, qui sert de couverture au Conclave des Sorciers du Nord de Paris. 
    En gros, la plupart du temps, je ne me rends pas utile, compte tenu de mes compétences minimalistes en informatique, mais je cherche tout de même à donner le sentiment à mes subordonnés d’être indispensable. C'est juste de l'orgueil, mais c’est du boulot. Enfin, surtout du temps de présence, pas mal de froncements de sourcils, et beaucoup, mais alors beaucoup de délégation. La vraie raison de ma présence dans cette boite à un poste aussi éloigné que possible de mes capacités n'est connue que des autres Sorciers de mon Conclave. Ça se passe après les heures de travail, à la nuit tombée. Je suis spécialisé dans les sorts temporels, et je suis un des meilleurs dans ma branche. Un des seuls aussi, ceci expliquant peut être cela. Rien de bien compliqué, rassurez vous, essentiellement des sorts de rajeunissement de peau, de régénération d'organes abîmés, d'accélération de croissance des bébés, des trucs mineurs.

    Je profite de mon absence de vrai travail pendant les heures de bureau pour discrètement avancer sur mes recherches, mais je ne peux évidemment travailler que sur la partie théorique des sorts.

    Si j’étais un peu plus con et un peu plus bel homme, je me serais bien tapé une des filles du bureau pour m’occuper. Mais non, sans façon, ça génère bien plus de problèmes que ça ne procure de plaisir. Je le sais d'expérience.

    J’apprécie comme tout le monde un peu de piment dans mon train-train quotidien, mais à condition que ça ne pique pas.

    Au final, le doux bercement des longs jours monotones finit par me donner la nausée. Je m'emmerde, en fait.

     

    Bref, ça roulait plus ou moins comme ça jusqu’à cet après midi, il y a une centaine d'heures. C’est là que le temps a eu la mauvaise idée de s’arrêter.  Nous étions le mardi 14 Mai de cette belle année 2019. Il était 16h03, le ciel était d'un bleu éclatant, sans nuages.
    Je jure que je n'y suis pour rien, je n'ai rien fait. Je ne savais même pas que c'était possible, et pourtant les sorts temporels, c'est ma spécialité. Je pourrais éventuellement créer de petites boucles temporelles, avec énormément d'ingrédients rares et quelques mois de travail, mais arrêter le temps ? Pour moi, c'était chose impossible.  
    Au début je n'ai pas paniqué, j'étais certain que cette anomalie allait très vite se résorber. J’en ai profité pour aller fouiner dans les bureaux des collègues (ça valait le coup), feuilleter les documents rangés dans le coffre du directeur qui était grand ouvert (aucun intérêt), envisagé de mettre la main au cul des secrétaires les plus jolies (sans le faire, je le jure, et de toute façon si je l'avais fait ce ne serait pas bien grave, non ?). Bon, au bout de quelques heures de voyeurisme et de fouillage généralisé, j’en ai eu marre. 


    Ça faisait bien quatre ou cinq heures qu’il était 16h03 sur la pendule digitale qui trônait au dessus de notre open-office. J'avais faim, j'avais une envie de nems. Et j'avais soif. On a pas le droit d'avoir de bières dans le distributeur du hall. Me demandez pas pourquoi, c'est un mystère.
    Les sorts temporels permanents, à ma connaissance, ça n'existait pas. Il allait bien finir par se terminer à un moment ou à un autre. 
    C'est pour cela que j'hésitais à sortir du bureau : j’aurai l’air fin si au redémarrage du sablier je n'étais pas là. Le Directeur, le Grand Sorcier Xavier César, me regardait d'un sale oeil ces temps ci, et mon retard de ce matin n'a pas arrangé les choses. Il a déjà menacé de me virer de la boite (et du Conclave) à plusieurs reprises. Il ne faut pas tenter le Diable, ni le Grand Sorcier.


    Ouais, bon, j’ai fini par sortir quand même. L’inconvénient avec l’arrêt du temps, c’est que l’on a plus la notion de l’heure qu'il est. A un moment donné, il fallait bien que je mange. J'avais terminé depuis belle lurette tous les Balisto de la grosse de la compta et les saloperies diététiques bio de tous les autres. Franchement, en passant, il faudrait prévoir des peines de prison incompressibles pour les créateurs de la barre de céréales Quinoa-Yuzu-Chocolat. On est pas des bêtes, que je sache. Je suis donc descendu. Douze étages à pied. J’ai bien attendu l’ascenseur un moment, mais là c’était pour déconner, je le jure.

    Ce qui m’a la plus choqué, dans la rue, c’est l’absence totale de mouvement. Voitures, vélos, poussettes, chiens la patte en l'air, tout était figé, comme en équilibre. C'était flippant. Surtout les fontaines. C'est bizarre une fontaine en suspension avec de l'eau immobile. 
    L'absence de mouvement, dans un bureau, c’est une chose dont on a l’habitude, ça ne m'avait pas trop choqué. Mais un boulevard Parisien à la fois bondé et immobile, ça ne fait pas le même effet. Le plus étrange, c'était l’absence totale de son. Enfin pas totale, j'entendais le bruit de mes pas et celui de mes paroles (je ne parle pas tout seul, c'était juste pour vérifier). Mon environnement immédiat interagissait donc avec moi. Ce qui pourrait être un indice révélateur sur ce qui se passe, sauf je ne vois pas du tout lequel.

    Bon, j'avoue j'ai joué un peu, j'étais sur les nerfs : j'ai déplacé les chiens en train de pisser pour qu'ils pissent sur des passants, j'ai mis des bâtons dans des roues de vélo, j'ai mis une brique devant la roue avant d'une trottinette électrique, j'ai enclenché la marche arrière sur une paire de voitures, j'ai monté le son de quelques auto-radios à fond, j'ai ouvert des braguettes pour faire prendre l'air à des popauls surchauffés, et j'ai interverti quelques gamins d'une banquette arrière de bagnole à une autre. Faut savoir rigoler dans la vie, c'est important. Mais du coup, après avoir fait tout ça, j'avais vraiment faim.

    En poussant la porte d'un Chinois du quartier dans lequel j'avais mes habitudes, j’étais sûr de moi : j’allais prendre des nems, des beignets de crevette, et arroser le tout de bières Chinoises. 
    Et là, j’entre, et vous devinerez jamais : il n’y avait plus de nems  ! 

    Il était toujours 16h03.
    Le ciel était toujours d'un bleu incroyable, et c'est à ce moment là que j'ai commencé à paniquer, que j'ai commencé à écrire mon histoire et à l'afficher aux quatre coins de la ville.
    Au secours ! Sortez moi de là !



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  • Commentaires

    1
    Hélène Louise
    Samedi 10 Août à 18:17
    J'ai bien ri ! :D
    Mais je n'ai pas compris la chute...
    Ou alors il y a une suite ?
    2
    Samedi 10 Août à 23:37

    C'est pas prévu.

    La deuxième chute, c'est juste pour justifier a posteriori l'emploi de la première personne. Elle n'a pas d'autre utilité

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