• CHAPITRE 3

     

    Billy fut réveillé par le chant des cigales, persuadé d'avoir fait un épouvantable cauchemar. Mais le contact avec la matière étrange de sa couverture, et le mur gris aux reflets bleutés qui apparu sous ses yeux eurent tôt fait de le rappeler à la réalité.

    Il était toujours sur le vaisseau Létan, et il avait été condamné à 15 ans de servitude à cause d'une histoire de billes.

    Il eut envie de pleurer mais il se retint.

     

    T-Kal était debout, et il avait revêtu une sorte de robe rouge informe, comme celle que portait Iloxyia la veille. La sienne dissimulait ses quatre jambes et chacun de ses bras était couvert d'une manche d'où sortaient une petite douzaine de doigts (onze exactement). T-Kal utilisa une de ses mains pour indiquer à Billy la petite table sur laquelle était posée son casque traducteur, tout en poursuivant ses crissements incompréhensibles.

    Billy mit le casque sur ses oreilles.

    • Ah enfin ! Allons déjeuner si tu veux bien, j'ai faim. Tu roupillais comme un Ollamyrian, j'ai cru que je n'arriverai jamais à te réveiller !

    Billy allait mettre ses chaussures quand T-Kal l'interrompit :

    • Inutile de te chausser, les serviteurs ne peuvent pas porter de chaussures. C'est une vieille coutume Létane.

    • Je peux garder mes chaussettes ? Demanda Billy. 

    • Oui, pour l'instant. Allez suis moi.

    T-Kal prononça une commande vocale, et le panneau qui donnait sur le corridor s'ouvrit. Il se retourna vers Billy avant de sortir et lui demanda :

    • Au fait, tu t'appelles comment ?

    • Billy. Billy Tomisen, répondit Billy.

    T-Kal tendit ses quatre bras vers sa tête poilue et lui dit :

    • Je suis T-Kal Uk-Tul-Oktyl. Tout le monde m'appelle T-Kal sur ce vaisseau. Je suis le précepteur des enfants de l'ambassadeur. Allez viens, on va manger. C'est important la nourriture, avant une journée de travail. 

    Puis il se retourna et s'engagea dans le couloir.

     

    Fin de l'extrait gratuit.

     

    ****

    (Chapitre 3 à 76)

    ****

     

     

     

    ÉPILOGUE

     

    Il ne s'est rien passé de vraiment épouvantable pendant la première année de servitude du petit Billy. Mais elle n'a pas été agréable pour autant.

    La rencontre avec des races d'extraterrestres inconnues de l'humanité, la découverte de la culture et de l'organisation politique Létane, la révélation sur les dangers qui menacent l'humanité, l'abordage des renégats du consortium, l'amitié naissante avec l'héritier de l'ambassadeur, l'antagonisme croissant avec le chef cuisinier et sa pâtée immonde, les menaces de mort de Moxa, l'entretien difficile des élevages de Xl'tar, les morsures de Mardoshs, les cours du soir de T-Kal, tout cela a occupé Billy pendant ses longues journées. Mais, la nuit venue, il a continué de faire face au vide, à l'absence de ses mères. Il n'était après tout qu'un petit garçon de neuf ans. 

    L'arrivée sur Léta, après les détours par les cités célestes d'Alhump et la Station K-Kal'k, va à nouveau bouleverser la vie du petit Billy, pour le meilleur et pour le pire.

     

    Vous le découvrirez dans la suite de ses aventures, dans le tome 2 : Léthargique sur Léta. 

     

     

     

     


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  • CHAPITRE 2

     

    Iloxyia et Billy retraversèrent les salons par lesquels ils étaient arrivés. Billy cru qu'ils allaient sortir des quartiers de l'ambassadeur, mais Iloxyia passa devant le grand sas d'entrée sans s'arrêter et poursuivit son chemin dans une coursive d'apparence anodine.

    Billy réalisa qu'ils étaient entrés dans le domaine des serviteurs : cette partie des quartiers privatifs de l'ambassadeur était beaucoup moins luxueuse : pas de décorations, ni de beaux meubles. Murs, sols et plafonds étaient de la même matière et de la même couleur que les corridors du vaisseau : des parois métalliques d'un gris pâle.

    Après quelques pas dans la coursive, lloxyia désigna de la main un local sur leur droite et prononça quelques mots, aussitôt traduits par le casque :

    • Ici ce sont les cuisines.

    Billy fut surpris de constater que le cuisinier qui officiait derrière le panneau transparent n'était pas Létan. Il reconnut un Sarthas, reconnaissable à son corps longiligne, sa couleur verte et à sa peau de serpent. Il était en train d'estourbir avec une grosse batte en métal de petites bêtes bleues à plumes, entassées dans une bassine. Il semblait y prendre un plaisir sadique. Mais Billy était si saturé d'émotions qu'il n'y prêta pas une grande importance. Il était comme anesthésié par l'enchaînement des évènements depuis la sortie de sa cachette.

    • En face, ce sont les élevages de X'ltar, dit Iloxyia en désignant le local qui faisait face aux cuisines avec un de ses gros doigts griffus. C'est probablement là que je te ferai travailler.

    À travers le même type de panneau transparent, on pouvait voir des dizaines de petites cages dans lesquelles de petits animaux étaient entassés. Il y avait notamment les mêmes petits animaux bleus que ceux que le cuisinier était occupé à trucider. Curieusement ces bestioles étaient apparement dépourvues de pattes. Il y avait également d'autres animaux inconnus, des sortes de lapins rouges à bec noir, sans oreilles, et ce qui ressemblait à des enchevêtrements gluants de petits serpents noirs. Il y avait également des poules, que Billy reconnu facilement. Il savait que les poules et les oeufs étaient à la base des premiers accords commerciaux entre les Humains et les Létans. Les Létans étaient dingues d'oeufs de poule, c'était de notoriété publique. 

    La servante Létane continua son chemin, et Billy la suivit. Ils arrivèrent à un croisement. Elle reprit la parole, à grands renforts de claquements de mandibules et d'agitations de tentacules :

    • À droite ce sont les réserves, à gauche les chambrées. En face c'est la cambuse des serviteurs, avec une petite salle de repos commune. C'est là que tu prendras tes repas. Une fois que j'aurais communiqué au chef tes besoins alimentaires il fera une pâtée adaptée à ton organisme. Et si ce n'est pas bon, il faudra être très gentil avec lui si tu veux qu'il modifie la recette. Laniss n'apprécie pas beaucoup les critiques frontales sur sa cuisine.

    Elle se dirigea sur la gauche et poursuivit :

    • Normalement on regroupe les serviteurs par espèces, mais nous n'avons pas de chambrée libre pour toi. Tu ne fais pas trop de bruit quand tu dors ? Tu dégages des odeurs particulières pendant ton cycle de sommeil ?

    • Non, je ne crois pas, répondit Billy.

    • Je vais te mettre dans la chambre occupée par T-Kal. C'est un Bam'toss, il est très calme et ne fait aucun bruit, ça devrait aller. Il doit déjà être dans son cycle de sommeil, je vais vous présenter.

       

    Elle toqua à une porte et patienta. Quelques instants plus tard, un être un peu plus grand que Billy ouvrit la porte. Il était entièrement couvert de poils noirs mais on distinguait tout de même ses quatre jambes et ses quatre bras, ainsi qu'une petite tête barbue dotée de deux gros yeux à facettes. Il commença à émettre des sons qui ressemblaient à des crissements d'insectes terriens, les cigales. Ses propos furent automatiquement traduit par le casque que portait toujours Billy :

    • Iloxyia ? Tu sais que je ne suis pas de service ? Je viens de commencer ma nuit ! Puis, avisant Billy derrière Iloxyia : Ah non, tu ne vas pas me coller ça dans les pattes ! Tu sais très bien que j'ai besoin d'un calme absolu pour dormir ! C'est un motif de rupture de contrat !

    • Ne t'énerves pas, T-Kal. On a pas le choix. Je ne peux pas le mettre chez les Alnittes, c'est donc toi ou Laniss. Le petit est un humain immature, il n'a pas cinq ans. Tu veux qu'il passe ses nuits avec un Sarthas ?

    La boule de poil poussa un long son qui ne fut pas traduit, mais qui ressemblait beaucoup à un soupir :

    • Bon, d'accord. Puis s'adressant à Billy : mais je te préviens, je ne veux pas un bruit quand je dors.

    • Je te le confie pour la nuit, il faut encore que je m'occupe de sa pâtée et de ses uniformes pour demain. On se retrouve à la cambuse pour le petit déjeuner. Tu prends bien soin de ne pas le laisser abimer son casque de traduction. Il ne faut pas qu'il dorme avec. Donne lui à boire et explique lui le fonctionnement des sanitaires.

    Alors que le Bam'toss allait faire entrer Billy dans la chambrée, il demanda :

    • Pourquoi ont ils donné un contrat à un gamin ? Il a quelque chose de spécial ?

    • C'est lui qui est responsable de la mort du patron. Il est passé à deux doigts du Xav'Yrtyr. Il n'est pas sous contrat au sens où tu l'entends. Bon, je te laisse, j'ai la table du conseil à nettoyer. 

    Tandis qu'Iloxyia s'en allait vaquer à ses occupations, la porte coulissante de la chambrée se referma dans un petit chuintement, après que le quadrupède poilu eût pris soin de faire entrer Billy à l'intérieur.

     

     

    Billy trouva qu'il y avait une odeur bizarre dans la chambre, qui était plongée dans les ténèbres. L'odeur n'était pas forcément désagréable, mais étrange. T-Kal prononça un mot qui ne fut pas traduit et une douce lumière bleutée permit à Billy de distinguer l'endroit où il se trouvait. La chambre ne faisait pas plus d'une dizaine de mètres carrés, et était assez basse de plafond. Sur sa gauche, il y avait une espèce d’alcôve ronde, avec des bandes de mousses qui devaient servir de couvertures. Sur sa droite, il y avait un espace vide. Aux extrémités, deux armoires et deux petites tables complétaient le décor.

    • Tu dors dans quelle position ? Demanda T-Kal. Debout, assis, couché ?

    • Couché, répondit Billy.

    • À plat ou avec une inclinaison ?

    • Euh, à plat. 

    • Sur quelle type de surface ? Dure ou molle ?

    • Plutôt molle.

    Le Bam'toss s'approcha d'un pad qui était accroché sur le mur à côté de la porte d'entrée et tapa rapidement quelques commandes dessus à toute vitesse.

    Une alcôve rectangulaire commença à émerger doucement de la cloison de droite, formant un lit facilement accessible pour Billy.

    • Essaie voir si la consistance est bonne, demanda T-Kal.

    Billy alla tâter le la matière qui tapissait le bas de l'alcôve : elle semblait douce et très confortable. Il se tourna vers le Bam'toss :

    • Ça à l'air bien.

    • Tant mieux. Écoute, je sais que tu dois avoir beaucoup de questions, mais je suis fatigué et je veux faire ma nuit. Si je ne dors pas assez je risque de faire des crises de narcolepsie pendant ma journée de travail, et je n'y tiens pas. On aura l'occasion de faire le point sur ta situation demain avec Iloxyia. Tu as sommeil ?

    • Un peu, répondit Billy. 

    Le Bam'toss se dirigea vers un des placards, duquel il sorti une bande de mousse qui ressemblait à celles de l'alcôve arrondie. Billy trouvait que le Bam'toss ressemblait de plus en plus à une grosse araignée très poilue. Il se déplaçait avec une espèce de grâce étrange. L'être poilu s'approcha de lui et lui tendit la bande de mousse avec ses quatre bras, tous dotés d'un nombre de doigts impressionnant.

    • Tiens, ça te permettra de maintenir ta chaleur corporelle à la bonne température, c'est une couverture intelligente. 

    Pendant que Billy posait sa couverture sur son lit, T-Kal se dirigea vers le mur du fond et appuya sur un autre pad. La cloison de la chambre coulissa, révélant une autre pièce :

    • Ce sont les sanitaires. Approche, on va les programmer pour ta physiologie. Mets ta main sur le pad.

    Billy s'approcha : la petite pièce faisait trois mètres de large sur deux de profondeur, et elle était vide. Billy mis sa main sur le pad, qui clignota deux fois avant d'afficher des symboles incompréhensibles. Sur la gauche de la pièce, un tube gris d'une trentaine de centimètres de large, avec un rebord plat, sortit doucement du sol, s'arrêtant à une quarantaine de centimètres de hauteur. T-Kal se tourna vers Billy :

    • Tu pourras faire tes besoins là dedans ?

    • Oui, je crois, répondit Billy, très gêné.

    • Jamais vu un truc aussi primitif. J'ai toujours pensé que le système digestif d'un espèce en disait beaucoup sur sa nature profonde. Bon, passons. Pour la douche, il suffit de s'avancer dans le coin opposé, dit-il en désignant le côté droit de la petite pièce. La douche sonique se lancera automatiquement. Le mieux est d'enlever ses vêtements, mais ce n'est pas obligatoire. Pour un nettoyage en profondeur de tes vêtements, il suffit de les laisser quelques instants au sol. Bon profite d'être là pour faire ce que tu as à faire, je ne veux plus être réveillé d'ici la fin de mon cycle de sommeil. 

    T-Kal quitta la petite pièce, le panneau se refermant derrière lui dans le chuintement aigu auquel Billy commençait à s'habituer. 

     

    Billy ressortit des sanitaires quelques minutes plus tard après avoir appuyé sur le pad interne pour ouvrir le panneau. L'expérience de la douche sonique avait été assez désagréable. Celle des toilettes avait été une bonne surprise, en comparaison. 

    T-Kal s'était allongé dans son alcôve arrondie. Son corps épousait les contours de l’alcôve dans un cercle presque parfait. Ses pieds étaient presque au contact de sa tête, ce qui paru très bizarre à Billy. Le Bam'toss lui désigna avec un de ses bras une espèce de petite gourde en matière plastique qui était sur la table la plus proche du lit de Billy.

    • Tiens voilà de l'eau. Je ne sais pas si elle est correctement minéralisée pour ton espèce, mais tu peux la boire sans danger. Je te montrerai les commandes pour remplir ta gourde demain, dans la cambuse.

    Billy porta la gourde à ses lèvres : l'eau était fraiche et avait un goût métallique désagréable.

    • Maintenant, on dort. Pose ton casque sur la table avant de te coucher, je ne veux pas me faire éventrer par Iloxyia demain si il est abimé. C'est un matériel très couteux. Iloxyia prendra les dimensions de ton système auditif pour te fabriquer un traducteur permanent. Tu peux mettre tes vêtements dans ce placard ci, dit-il en désignant celui duquel il avait sorti la bande de mousse.

    Un peu perdu, Billy se contenta d'enlever ses chaussures, posa son casque sur la petite table, et se mit dans le lit tout habillé. Quelques instants plus tard, après quelques crissements émis par T-Kal, le noir absolu se fit dans la chambrée.

    Billy pleura beaucoup cette nuit là avant de s'endormir, mais le plus silencieusement possible, pour ne pas s'attirer les foudres de son étrange et volubile compagnon de chambrée. 

     

     


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  • CHAPITRE 1

     

    La policière qui sortit Billy de sa cachette ressemblait beaucoup à sa maman Agna : élancée, noire, les cheveux savamment tressés, et très belle. 

    • Allez Billy, sors de là, lui dit-elle gentiment.

    Billy savait que sa mère l'avait caché dans un placard de maintenance de la station pour une raison grave, mais il ignorait laquelle. Il était content de sortir de sa cachette car il n'avait plus d'eau et il avait très envie d'aller aux toilettes. La policière ne répondit pas à ses questions, se contentant de le sortir des couloirs de maintenance faiblement éclairés pour rejoindre les corridors lumineux de la station. Puis elle le conduisit aux toilettes. Lorsqu'ils en sortirent, un autre policier les rejoignit et donna à Billy un sandwich et une bouteille d'eau, sur lesquels le jeune garçon se jeta. Après ça, la policière le guida d'un air triste vers le corridor B8, qu'il connaissait bien pour y jouer régulièrement.

    La policière laissa Billy sans un mot aux officiels de la station qui les attendaient, et repartit sans demander son reste. Dans le corridor entièrement recouvert de panneaux blancs, on entendait rien hormis le bruit de la ventilation. La plupart des adultes présents, une demi-douzaine, regardaient leurs chaussures.

    • Suis nous Billy, dit le Commandant Nakata en lui indiquant de la main la direction à suivre.

    • Mais on va où ? Demanda Billy d'une petite voix. 

    Sans répondre, le Commandant de la station et ses adjoints le conduisirent devant le sas d'accès derrière lequel se trouvait le vaisseau de l'ambassade Létane.

    Alors que le sas s'ouvrait et que deux Létans à la peau grise, avec leurs grosses têtes pleines de picots et leurs mandibules débordant de petites tentacules s’avançaient vers les humains, le commandant de la station s'accroupit et dit à Billy :

    • Billy, tu vas accompagner pendant quelque temps nos amis Létans. Soit brave, comporte toi bien, et tu reverras bientôt tes mamans.

    Le petit Billy, plus impressionné par le Commandant de la station que par les Létans, qui n'étaient pas si exotiques que cela pour un enfant vivant sur une station diplomatique, arriva tout de même à lui demander :

    • Mais pourquoi ? J'ai fait quelque chose de mal ?

    • Non, ce n'est pas de ta faute, soupira le Commandant Nakata. 

    Le petit Japonais aux cheveux blancs était livide. Il s'accroupit près de lui et reprit :

    • Il y a eu un accident, et les Létans pensent que tu en es responsable. Tu vas devoir les servir pendant quelque temps, mais tu reviendras. Pendant ce temps, sois courageux, tu vas représenter l'humanité chez les Létans. Tu es jeune, et tu vas pouvoir beaucoup apprendre. Quand tu reviendras, tu auras acquis une grande expérience et auras certainement un rôle important dans la diplomatie Terrienne.

    Le petit Billy, les yeux humides, lui rendit un regard de totale incompréhension.

    • Elles sont où mes mamans ? Pourquoi elles ne sont pas là ?

    • Elles ont du travail, elles n'ont pas pu venir, mais ne t'inquiètes pas, tu auras bientôt de leurs nouvelles. 

     

    Un des deux Létans, qui commençait à s'impatienter, mit une main à trois doigts dans le dos de Billy, et le poussa doucement vers le sas. Le petit Billy ne résista pas, et jeta un regard vers le Commandant et ses subordonnés au moment où le sas se refermait. Aucun d'entre eux ne souriait, aucun d'entre eux ne lui fit un signe d'adieu. La plupart regardaient toujours leurs chaussures, qui décidément devaient avoir quelque chose d'exceptionnel.

    Billy ne le savait pas, mais il était le premier humain à mettre le pied sur un vaisseau Létan.

    Ça ne l'impressionna pas vraiment. Un gamin qui grandit sur une station spatiale finit par ne plus être impressionné par grand chose.

     

    Les corridors du vaisseau Létan, le X'mur Tyxo, ressemblaient beaucoup à ceux de la station Léonard de Vinci. Leur couleur n'était pas blanche mais grise, l'éclairage légèrement plus faible que celui de la station humaine, mais globalement un couloir c'est un couloir. La gravité était légèrement plus forte que celle à laquelle était habitué Billy, mais il ne s'en aperçut pas. La teneur de l'air en oxygène était elle aussi légèrement supérieure aux standards humains, mais là encore la différence n'était pas suffisamment sensible pour que Billy le remarque.

     

     

    Toujours sans un mot, les deux Létans le conduisirent dans les couloirs labyrinthiques du vaisseau jusqu'à des quartiers dont la couleur des panneaux tirait sur le jaune pâle. Il s'agissait des quartiers personnels des officiers supérieurs. Les deux Létans s’arrêtèrent devant un sas et appuyèrent sur l'équivalent d'une sonnette, pour prévenir les occupants des quartiers privés de l'ambassadeur de leur présence.

    Le sas s'ouvrit, révélant une Létane, plus grande que Billy mais bien plus petite que ses deux accompagnateurs, qui devaient mesurer tous les deux dans les deux mètres. Billy ignorait également qu'il était le premier humain à rencontrer une Létane. L'aurait il su, ç'eut été le dernier de ses soucis. Il était surtout préoccupé par les mandibules et les tentacules de la Létane, car il en était beaucoup plus proche que de celles de ses gardiens.

    La Létane, qui portait une espèce de robe informe d'un rouge sombre qui ne cachait pas ses pieds noirs et nus à trois doigts, prononça quelque chose d'incompréhensible pour Billy, puis un des deux gardes lui remit la main dans le dos et le poussa doucement vers les appartements de l'ambassadeur.

     

     

    Le sas se referma avec un petit bruit assez différent de ceux de la station. Un chuintement aigu qui fit frissonner Billy.

    Les quartiers de l'ambassadeur étaient richement décorés, à la mode Létane : beaucoup d'armes étranges accrochées au mur, ainsi que des trophées plus étranges encore. Billy apprendrait plus tard qu'une partie d'entre eux étaient des trophées de chasse, et que d'autres étaient des têtes d'ennemis naturalisées que l'ambassadeur avait vaincu au combat au cours de sa longue carrière militaire. Il y avait des meubles ouvragés en bois précieux et des canapés recouverts de tissus qui semblaient très doux. Tout était dans des tons gris, jaunes et mauves.

    Devant lui, la Létane prononça une nouvelle fois quelques mots inintelligibles, puis se retourna et commença à s'éloigner.

    Comme Billy ne bougeait pas, elle se retourna et eut un geste que Billy interpréta comme un geste d'impatience. Il comprit qu'il devait la suivre, ce qu'il fit.

    Elle le conduisit jusqu'à un salon qui servait de salle de réunion, et plus rarement de tribunal. C'était là que s'était réuni le tribunal familial de l'ambassadeur défunt.

    Quatre personnes étaient assises derrière une table en bois très ouvragée. Devant le bureau il y  avait une chaise vide. La Létane qui l'avait accueilli prononça quelques mots à l'attention des Létans qui étaient assis, et fit signe à Billy de s'installer sur la chaise qui faisait face au bureau.

    Les quatre personnes attablées était deux Létanes adultes et deux enfants Létans. Tous les quatre portaient de petits appareils discret sur leurs oreilles à trois lobes. Les Létans étaient tous vêtus de vêtements richement brodés qui contrastaient avec la robe de la Létane ayant ouvert la porte. Qui était une servante, comme le comprit rapidement Billy par la suite.

    Billy était dans un état proche de la sidération. Il n'avait toujours pas la moindre idée de ce qu'il faisait là.

    La servante Létane s'approcha de Billy et lui mit sur la tête un casque qui s'avéra être un traducteur automatique, l'équivalent des appareils plus discret de ses interlocuteurs, puis elle sortit du salon et en ferma la porte.

     

    Une des deux Létanes adultes prit la parole, traduite immédiatement du Létan par le casque :

    • Nous sommes le tribunal familial de l'ambassadeur Xylx Tox. Je suis la première épouse Ixhé Tox, et en ma qualité je vais diriger les débats. 

    Elle désigna du bras les autres Létans assis à ses côtés et ajouta :

    • Le tribunal est composé de la seconde épouse, Loxa et des deux enfants de Xylx Tox en âge de participer aux délibérations, Moxa et Tlixo.

    L'expression des Létans était indéchiffrable pour Billy, qui n'avait d'yeux que pour leurs globes oculaires entièrement noirs, leurs mandibules garnies de petites tentacules et les étranges picots qui recouvraient leur peau grise. La première épouse reprit :

    • Sais-tu pourquoi tu es ici ?

    • Non, répondit Billy, je ne sais pas. Le Commandant de la station m'a dit qu'il y avait eu un accident ?

    • L'ambassadeur est mort ! S'emporta la deuxième épouse de l'ambassadeur en tapant de sa main à trois doigts griffus sur la table. 

    La première épouse échangea un regard avec la seconde et reprit :

    • L'enquête sur l'accident a démontré que l'ambassadeur était mort en glissant sur une boule de verre. Et que cette boule de verre avait été placée par vous dans le corridor d'accès de la délégation.

    • Une bille ? C'est une de mes billes qui a tué l'ambassadeur ? Billy était désemparé. 

    La première épouse reprit :

    • Vous reconnaissez les faits ?

    • J'ai joué aux billes hier dans le corridor B8, répondit Billy. J'en ai peut être perdu une, je suis désolé...

    • Qui vous a donné ces billes ? Ne sont elles pas interdites à bord de vos stations ?

    • Je les ai échangées contre un jouet avec un garçon de ma classe, il y a plusieurs mois. On jouait avec dans le corridor B8 parce qu'il n'y a jamais personne à cet endroit.

    La seconde épouse prit la parole :

    • Bien, l'accusé reconnaît les faits, finissons en. Qu'on passe au Xav'Yrtyr, il n'est pas trop gros, on devrait pouvoir en venir à bout.

    • C'est un enfant, Loxa ! Puis s'adressant à Billy : Quel âge as tu ?

    • J'ai huit ans et demi, répondit Billy d'une petite voix.

    • Ce qui fait... reprit la première épouse en consultant son pad, à peine 5 années Létanes ! On ne peut pas appliquer le Xav'Yrtyr à un enfant, voyons ! Et certainement pas à un enfant qui a laissé trainé un de ses jouets.

    • Et pourquoi pas ? Dit la seconde épouse, dont les tentacules s'agitaient furieusement. Que vas-tu en faire ? Un serviteur ? Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir faire à cet âge ? Ce n'est qu'une bouche inutile à nourrir.

    • Iloxyia lui trouvera bien de quoi s'occuper. Et c'est un humain, le premier de son espèce qui pourra mettre le pied sur Léta. Il pourra avoir beaucoup de valeur à l'issue de son contrat, si nous lui donnons une bonne éducation. 

    • C'est une perte de temps. Et nous allons perdre la face si nous nous montrons trop conciliants. Et tu te vois passer 15 ans en compagnie de ce X'jmar ?

    • Passons au vote, puisque tu ne veux rien entendre. Moxa ? Tlixo ? Votre avis ?

    Le plus petit des enfants Létans prit la parole :

    • Si la mort de père est un accident, je ne vois pas pourquoi nous prononcerions le Xav'Yrtyr.

    Le plus grand des deux enfants répliqua aussitôt, à grands mouvements de mandibules et de tentacules :

    • Tu n'es qu'un mou Tlixo ! C'est juste parce que tu as peur que la viande de cet humain te rende malade !  Je vote pour le Xav'Yrtyr !

    • Ça ne sert à rien, reprit la première épouse. La chose est entendue. Deux voix pour le Xav'Yrtyr, deux voix contre. La voix de l'héritier de la charge l'emporte : Tlixo, que proposes tu comme durée de servitude ?

    • Quel est le minimum ? Demanda l'enfant Létan.

    • C'est minimum quinze ans. Nous ne pouvons pas prononcer moins. 

    • C'est grandement, dit la seconde épouse. Je ne veux pas que ce X'jmar reste dans nos pattes une minute de plus. Mais j'exige que la décision du tribunal ne soit pas communiquée à l'extérieur du cercle familial. Il en va de notre honneur.

    • Très bien, dit la première épouse. Quinze ans, sans communication de la peine. Moxa ?

    • J'ai le choix ? Servitude à vie ! déclama la petite Létane en lançant à Billy un regard qu'il interpréta avec justesse comme venimeux.

    • L'accusé est donc condamné à 15 ans de servitude, par trois voix contre une. Kash'Jor !

    Les trois autres membres du jury reprirent en coeur :

    • Kash'Jor !

    Sur ce, les quatre membres du jury s'acquittèrent ensemble de la tâche qui indique dans leur culture que les débats sont clos. Billy ouvrit de grands yeux alors que les quatre Létans ouvraient en grand leur mandibules pour régurgiter le contenu de leurs estomacs. On distinguait clairement des plumes et de petits morceaux d'os dans les quatre petites piles de vomi qui trônaient sur la table. L'odeur était épouvantable. 

     

    Billy avait suivi avec effarement les différentes interventions. La conclusion dégoutante le remplit d'effroi, il commençait à réaliser ce qu'il se passait. Il était terrifié.

     

    • Iloxyia ! cria la première épouse en direction de la porte, en se nettoyant délicatement mandibules et tentacules avec un petit mouchoir mauve.

    La servante en robe rouge ouvrit aussitôt la porte.

    • Maîtresse ? 

    • Ce jeune humain a été condamné à nous servir pour les 15 prochaines années. Conduis-le dans le quartier des serviteurs. Je te charge de son éducation, et tu lui trouveras une occupation adéquate. 

    • Il n'a pas l'air bien vieux, Maîtresse. 

    • Il a à peine 5 ans. Tu feras au mieux. Tu seras en charge du traducteur, ne lui laisse pas en permanence, il a trop de valeur. Et tu penseras à faire nettoyer la table, dit-elle en désignant les petits tas de vomi.

    • Très bien, Maîtresse. 

    La servante fit un signe de la main à Billy :

    • Suis moi, l'enfant humain.

     

    Billy se leva et suivit la servante, heureux de quitter les lieux. 

     

     

     


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  • Par Lucinda McAllister, journaliste.

     

    Toute la station Léonard de Vinci était à la recherche de Billy Tomisen depuis presque une quinzaine d'heures et la tension diplomatique avec la délégation Létane augmentait rapidement, lorsqu'enfin, sous la pression du Commandant de la station, une de ses mamans de Billy a fini par révéler l'endroit où l'enfant était caché : dans le double fond d'une armoire électrique, une cache utilisée pour la contrebande d'alcool.

    Cet aveu a entrainé dans les semaines qui suivirent la séparation des deux mamans du petit Billy, qui se sont entredéchirées ensuite pendant des mois, sous la loupe de médias avides de drames. Elles furent également toutes les deux renvoyées de la station, aucune d'entre elle n'ayant reconnu avoir introduit les billes fatales à l'ambassadeur Létan.

     

    Une fois découvert, le petit Billy fut immédiatement remis à la délégation Létane.

    Pendant les jours qui suivirent, l'effervescence médiatique atteint son paroxysme. Le monde entier voulait connaître le destin du petit Billy.

    La délégation Létane refusa de communiquer sur le sort de l'enfant. Les négociations se conclurent par un accord commercial et diplomatique a minima qui permit aux deux délégations de sauver la face. Puis le vaisseau Létan repartit pour son monde d'origine, avec le petit Billy à son bord.

    Les quelques résidents permanents Létans de la station Léonard de Vinci furent par la suite assaillis de questions, mais ils apportèrent tous la même réponse aux questions pressantes des journalistes : le destin du petit Billy n'était connu que par la famille de l'ambassadeur, et si elle ne voulait pas communiquer, rien ne pouvait l'y obliger. Le petit Billy n'était pas détenu par les autorités Létanes mais par la famille de l'ambassadeur Létan. Il avait été immédiatement conduit dans les quartiers de l'ambassadeur lorsqu'il avait été remis à la sécurité Létane, et il n'y avait aucun moyen de connaître la peine qui avait été prononcée à son encontre.

     

    Le départ du petit Billy dans le vaisseau Létan continua à faire la une de tous les médias pendant toute la semaine qui suivit son départ. Mais en l'absence de la moindre information nouvelle à communiquer, le sujet s'étiola. Il fut relancé par intermittence, notamment lors des interviews accordées par les mères éplorées de Billy à des journaux à sensation. Un "Comité pour la libération du petit Billy" fut créé et organisa des manifestations pendant plusieurs semaines chaque dimanche devant le siège des Nations Unies. Mais le buzz finit par s'estomper, la mobilisation finit par se déliter. Une des mamans de Billy, Agna, s'exila sur Mars pour échapper au harcèlement médiatique. Son autre mère, Greta Tomisen, disparut de la circulation. On apprit quelques années plus tard qu'elle avait changé de nom et qu'elle avait trouvé un emploi sur la station Magellan de Cérès, où elle vivait avec sa nouvelle épouse et ses deux enfants.

    À cette époque, l'humanité entière savait qui était Billy Tomisen. Personne ne savait où il se trouvait, ni s'il était encore en vie.

     

    Dans les années qui suivirent, le sujet du petit Billy fut relancé par intermittence. Notamment lorsqu'un jeune imposteur, un orphelin de Mars City, déclara être Billy Tomisen. Mais une fois passée l'émotion générale soulevée par la nouvelle, les analyses génétiques infirmèrent rapidement ses déclarations. Ce jeune garçon ne fut que le premier d'une longue lignée d'affabulateurs qui tentèrent d'attirer l'attention de médias plus ou moins complices, mais l'accumulation de jeunes gens déséquilibrés prétendant être Billy Tomisen finit par lasser le public. Des t-shirts « Je suis Billy Tomisen » connurent un franc succès pendant des années.

     

    D'un point de vue diplomatique, les Létans refusèrent les nouvelles invitations qui leurs furent adressées. Ils convièrent une délégation Terrienne dans leur système quelques années plus tard, sous réserve qu'elle ne soit accompagnée d'aucun journaliste.

    À son retour de Léta, la délégation Terrienne fut assaillie de questions sur le sort du petit Billy, qui devait avoir 14 ans à cette époque, mais elle n'avait aucune information nouvelle à donner sur le sujet. Les autorités Létanes avaient affirmé n'avoir aucune nouvelle de Billy. Pour elles, il s'agissait d'un problème familial, et dans la culture Létane il n'était pas envisageable que les autorités s'en mêlent.

    On apprit que les autorités Létanes, outrées par l'insistance de la délégation Terrienne, avaient menacé de mettre fin aux échanges si le sujet revenait s'immiscer dans les négociations entre les deux systèmes.

    Compte tenu des enjeux, le devenir de Billy Tomisen ne fut plus jamais abordé au cours des rencontres suivantes entre les Terriens et les Létans.

     

    Onze ans après le départ du petit Billy, la Guerre des Cinq Systèmes débuta. Les autorités Terriennes, alliées des Létans dans ce conflit majeur, abandonnèrent toute idée d'embarrasser leurs alliés en évoquant le cas de Billy Tomisen. Personne ne s'en offusqua : sans l'intervention Létane au début de la guerre, la Terre aurait probablement été vitrifiée par la ligue Vazmir dans les premiers mois du conflit. 

     

    À la fin de la guerre, qui coûta la vie à plus de 67 millions d'humains, le "petit Billy" n'était plus qu'un mythe spatial, comme il existe des mythes urbains. 

    Le petit Billy avait quitté la station Léonard de Vinci depuis déjà dix neuf années. Et nul ne savait ce qu'il était advenu de lui. 

     

     


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    Un grave incident diplomatique s'est produit hier sur la station Leonard de Vinci, qui orbite depuis plus de soixante ans autour de la Terre. La station est dévolue à l'établissement de contacts diplomatiques avec les représentants du Consortium Numérique et avec les membres de l'Empire Ithéka qui acceptent d'établir des relations avec notre planète.

     

    Hier à 9h22 GMT, L'ambassadeur de Léta Xylx Tolx, dont c'était la quatrième visite sur la station Léonard de Vinci, a été victime d'une chute mortelle dans le corridor d'accès B8, à peine quelques instants après son arrivée. Les Létans sont bipèdes et dotés d'un sens de l'équilibre qui est généralement jugé similaire à celui des humains, même si leur anatomie est par ailleurs très différente de la nôtre. La consternation était donc profonde au sein des deux délégations au moment des faits.

    La mort de l'ambassadeur a provoqué une très vive tension diplomatique dans les heures qui ont suivi l'accident, la délégation Létane soupçonnant les Terriens d'un attentat politique.

    Le mystère de la chute de l'ambassadeur a été résolu par un membre des services techniques du poste de police de la station, qui a retrouvé une bille de verre à proximité des lieux du drame. La captation de l'accident, revue image par image, a permis de confirmer que l'ambassadeur avait glissé sur une bille, ce qui a entrainé sa chute et une fracture de ce qui correspondrait chez un humain à la nuque. L'ambassadeur est mort sur le coup. Comme le veut la coutume Létane, il a été immédiatement dévoré sur place par les membres de sa délégation une fois son décès prononcé. La délégation Terrienne, pour ne pas froisser son homologue Létane, est restée sur les lieux pendant la cérémonie funéraire, et a assisté à l'emballage rituel des os de la victime dans une boite ouvragée, boite qui a ensuite été remise à sa famille à bord du vaisseau Létan. 

    Pour information, les billes sont des jouets archaïques, de petites sphères en métal ou en verre que les enfants s'amusent à propulser manuellement les unes vers les autres dans des jeux aux règles très changeantes. Les billes ont été bannies de longue date de toutes les installations spatiales depuis l'explosion de la station Galilée en 2076, qui a été imputée à l'insertion d'une bille dans le système de tempérance de la centrale à fusion de la station.

    Les images de la vidéosurveillance ont rapidement permis d'identifier l'auteur de l'infraction. Les captations vidéos montrent clairement un jeune garçon en train de jouer aux billes dans le corridor d'accès B8, la veille de l'arrivée de la délégation Létane. Il a été identifié grâce à ses données biométriques. Il s'agit du petit Billy Tomisen, le fils de Greta et Agna Tomisen, toutes deux en poste sur la station dans des fonctions administratives et logistiques.

     

     

    Le petit Billy Tomisen, âgé de 8 ans, est depuis son identification activement recherché par la police de la station. Il sera remis aux autorités Létanes dès sa capture.

    La station Léonard de Vinci est en effet un territoire diplomatique neutre dans lequel la justice est rendue par les autorités de tutelle de la victime.

    Au cours d'une conférence de presse tenue dans les heures ayant suivi le décès de l'ambassadeur, les services juridiques de la station se sont voulus rassurants. Les autorités Létanes ont concédé que la mort de leur ambassadeur semblait avoir été provoquée accidentellement, ce qui a permis de diminuer sensiblement l'intensité de la crise diplomatique.

    Concernant la peine encourue par le petit Billy, le directeur juridique de la station, Tamgo Basul, s'est voulu rassurant et a apporté d'importantes précisions. Il a admis que la peine infligée par les Létans en pareil cas consiste généralement en une sorte de sacrifice rituel au cours duquel l'accusé est dévoré par la famille de la victime. Mais il a précisé que compte tenu de l'âge de l'accusé, la peine serait probablement commuée en une peine de servitude. Il a par ailleurs ajouté qu'il était de notoriété publique que les Létans ne digéraient pas la viande humaine.

    Toujours selon le directeur des services juridiques, le jeune Billy sera probablement condamné par un tribunal familial Létan à servir la famille de la victime pour une durée qui ne pourra pas être inférieure à quinze années Létanes, soit l'équivalent de 23,94 années terrestres.

     

    La plupart des ressortissants Létans présents sur la station que nous avons pu interroger ont confirmé que le Xav'Yrtyr (le nom du sacrifice rituel Létan infligé aux criminels) serait inapproprié en pareil cas, cette peine n'étant pas souvent mise en oeuvre à l'encontre d'individus immatures, surtout lorsque la mort de la victime est accidentelle. Mais certains Létans nous ont également affirmé, sous couvert de l'anonymat, que les décisions des tribunaux familiaux étaient parfois surprenantes, et qu'un enfant humain de 8 ans ne serait probablement pas un serviteur utile avant de longues années. 

     

    Plus de douze heures après le début des recherches du petit Billy dans toute la station, il demeure introuvable. La vidéosurveillance le repère une dernière fois une heure après l'accident en compagnie d'une de ses mères dans un couloir de maintenance du niveau VI. Ses deux mères ont depuis été mises aux arrêts à titre préventif et sont retenues dans le poste de police de la station. Certaines sources policières laissent entendre qu'il est probable que le jeune Billy bénéficie de complicités internes dans la station. D'autres sources estiment qu'il s'agit pour les policiers d'une façon de se dédouaner de leur incapacité à mettre la main sur un enfant de 8 ans dans une station spatiale de taille relativement modeste, dotée des systèmes de surveillances les plus perfectionnés.

    Selon nos sources Létanes, leurs autorités commencent à suspecter une mauvaise volonté des autorités Terriennes dans les recherches de l'enfant.  

    C'est probablement pour cette raison que le Commandant de la Station Ito Nakata a délivré il y a quelques minutes un communiqué vidéo dans lequel il exhorte tous les résidents de Léonard de Vinci à coopérer avec les services de police, afin d'éviter d'accroitre une crise diplomatique qui risquerait à terme de faire des Létans une espèce hostile à la Terre.

    Ce que personne ne souhaite, bien évidement. Tout le monde connait le sort réservé aux espèces soumises à l'hostilité Létane.

     

    Petit Billy, si tu lis ces lignes quelque part dans un conduit de maintenance de la station, rends toi, par pitié !

     

     

    Lucinda McAllister

    Correspondante permanente

    à bord de la Station Léonard de Vinci 

    pour KBTWC News.

     

     

     

     

     


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    Par un froid matin d'hiver, le 11 Janvier 2010 Maurice Battenois quitta son domicile de Verneuil sur Vienne pour ne plus jamais y revenir. 

    Il habitait une charmante maison des années trente, avec sa femme et ses trois enfants. Il exerçait la profession de contrôleur principal au Centre des Impôts de Limoges, il avait alors quarante deux ans.

     

    C'est sa femme, Sophie, qui appela la gendarmerie d'Aixe sur Vienne, aux alentours de 22 heures, pour signaler sa disparition. Maurice Battenois était très à cheval sur l'heure du souper : en plus de quinze ans de mariage il n'avait jamais manqué d'être présent à sa place, en bout de table, à l'heure dite, soit 19h15 précise.

    Sans nouvelles de son mari, qui ne répondait pas au téléphone, Sophie Battenois avait contacté les hôpitaux de la région, sans résultats, avant d'appeler la gendarmerie. Elle avait même tenté de contacter le Centre des Impôts, mais il n'y avait plus personne depuis longtemps dans les locaux et elle n'avait eut droit qu'au message préenregistré à peine poli destiné aux administrés. 

     

    Le gendarme qui reçut son appel ce soir là lui expliqua qu'il était trop tôt pour lancer une enquête pour disparition inquiétante, mais il prit tout de même le modèle et l'immatriculation de la voiture de son époux, une Citroën Picasso, et promit de prévenir les patrouilles de la région pour qu'elles tentent de la repérer. Sophie Battenois ne savait pas qu'il n'y avait qu'une seule patrouille de nuit dans la région, et que celle ci ne sortait de sa caserne que contrainte et forcée, parce que la chaussée était verglacée et que les pneus du break Renault de la gendarmerie étaient lisses. 

     

    Le lendemain, Sophie Battenois se rendit dès 8 heures à la Gendarmerie et finit par être reçue par un Adjudant, Yvon Vazy. Ce dernier accepta de lancer une enquête pour disparition inquiétante après l'avoir entendue. Le mari n'avait pas le profil d'un fugueur.

    Dans la matinée qui suivit, il contacta le centre des impôts. La supérieure hiérarchique du disparu, une certaine Caroline Maupuis, lui apprit que Maurice Battenois, souffrant de nausée, était reparti chez lui la veille un peu avant midi.

    L'adjudant apprit également que Maurice Battenois était un fonctionnaire zélé, peu apprécié des administrés qu'il contrôlait, et qu'il avait été récemment victime de menaces, par courrier électronique. Une plainte avait été déposée un mois plus tôt au Commissariat Central de Police de Limoges, pour « menaces de morts ».

     

    Deux jours plus tard, le contrôleur des impôts était toujours aux abonnés absents. L'Adjudant Vazy avait pu consulter le dossier relatif à la plainte pour menaces, qui était en cours de traitement : la dizaine de mails de menaces était plutôt classique. Tous les messages provenaient du même expéditeur et étaient en cours de traçage auprès d'un opérateur internet Français. Retrouver l'émetteur n'allait pas poser de grosses difficultés, d'après les services techniques du commissariat. 

    Le lendemain, le 15 janvier, une patrouille de gendarmerie retrouva la Citroën de Maurice Battenois à Saint Pierre de Colombier, en Ardèche, à plus de quatre cent kilomètres de Limoges. Elle était calcinée, mais vide de tout occupant. 

     

    L'adjudant, qui eut rapidement accès aux comptes bancaires des époux Battenois, constata qu'aucune opération n'avait eu lieu avec la carte de Maurice Battenois depuis le jour de sa disparition. Aucun retrait suspect non plus dans les jours ayant précédé sa disparition. Son passeport était resté au domicile de la famille, et ne portait que deux mentions de voyages touristiques à l'étranger, quelques années plus tôt.

    Par ailleurs, l'étude des fadettes de l'opérateur téléphonique de Maurice Battenois était claire : aucun appel n'avait été passé avec son téléphone depuis sa disparition. La dernière fois que son téléphone avait été détecté par le réseau, c'était à proximité immédiate du Centre des Impôts, à 11h54, le jour de sa disparition.

     

    Pendant plusieurs mois, l'enquête ne donna pas grand chose. On retrouva l'auteur des menaces, une marchande de chaussures de 62 ans qui avait été contrôlée par le disparu quelques mois plus tôt, et qui avait très mal pris les 12 769,76 euros réclamés à l'issue du contrôle. Elle s'était effondrée en larmes pendant l'interrogatoire, certaine d'être jetée en prison pour avoir écrit « tu vas crever salopard » à un honorable membre de l'administration des finances. De l'avis des enquêteurs, elle n'avait ni le profil ni les capacités, ni les ressources pour organiser la disparition du contrôleur des impôts. Et le jour de la disparition de Battenois, elle était dans son commerce, témoins à l'appui. 

    L'enquête de routine menée auprès des autres contribuables contrôlés au cours des derniers mois par Battenois ne donna rien de probant, si ce n'est que Maurice Battenois était un individu unanimement jugé froid, sec et distant. 

     

    De son côté, Sophie Battenois, en manque de liquidités, reprit dès le mois de Septembre un travail d'assistante scolaire dans son village, travail qu'elle avait abandonné à la naissance de son deuxième enfant, sept ans plus tôt. 

    La cagnotte organisée par les collègues de travail de Maurice Battenois pour aider sa famille récolta une somme si faible que le directeur du centre se sentit obligé d'ajouter deux cent cinquante euros de sa poche, pour ne pas mourir de honte en remettant l'enveloppe à l'épouse du disparu. 

     

    ***

     

    Ce n'est que cinq ans, trois mois et vingt huit jours plus tard que l'on apprit ce qu'il était advenu de Maurice Battenois. 

    A ce moment là, il avait été déclaré mort depuis plusieurs années, et son épouse s'était remariée. Elle vivait avec ses enfants et son nouvel époux à Périgueux.

     

    C'est un promeneur Slovéne qui trouva le corps sans vie de Maurice Battenois dans un ruisseau, nu, pieds et poings liés, en bordure d'une route très passante, à une trentaine de kilomètres de Ljubljana.

    L'autopsie révéla qu'il était mort d'un arrêt cardiaque. Son corps portait d’innombrables traces de sévices et de tortures. L'autopsie révéla qu'il avait été victime de traitements indignes pendant une très longue période. 

    Il fut inhumé plusieurs mois plus tard à Limoges, en présence de son ex-femme, de ses enfants, de quelques rares anciens collègues. 

     

    L'enquête de la police Slovène ne donna rien. La justice Française ré-ouvrit le dossier et le requalifia en enlèvement, séquestration et actes de barbarie ayant entrainé la mort, mais aucun élément concret ne vint épaissir le dossier. Interpol participa à l'enquête, confirma qu'il existait bien quelques réseaux sadomasochistes souterrains très cloisonnés qui pratiquaient leurs spécialités sur des victimes non consentantes, mais aucun lien ne put être établi avec un réseau en particulier. 

     

    Trois ans après la découverte du corps sans vie de Maurice Battenois, l'enquête est toujours ouverte côté Français, mais plus personne n'y travaille vraiment. Les enquêteurs attendent des faits nouveaux.

     

    ***

     

    Le jour de sa disparition Maurice Battenois a reçu un appel téléphonique particulier. Cet appel, listé dans le mouchard du standard téléphonique du Centre des Impôts n'a jamais particulièrement attiré l'attention des enquêteurs. L'auteur présumé du coup de fil a bien été interrogé, mais seulement plusieurs semaines après la disparition. 

    L'auteur de l'appel, un marchand de fruits et légumes qui faisait à l'époque les marchés de la région, était en cours de contrôle fiscal. Il ne se souvenait plus du motif de son appel à Maurice Battenois. D'ailleurs il ne se souvenait pas non plus l'avoir appelé ce jour là, mais il reconnaissait qu'il pouvait l'avoir fait. Si les enquêteurs avaient insisté, ou si ils l'avaient interrogé plus tôt, il se serait peut être souvenu qu'il avait égaré son téléphone ce matin là, avant de le retrouver dans un cageot de salades en remballant ses produits invendus, aux environs de 13h30.

     

    Le 11 Janvier 2010, les nausées de Maurice Battenois n'ont en fait débuté qu'après cet appel. Pas facile d'apprendre par la voix d'un inconnu que votre femme vous trompe avec un collègue pendant la pause de midi, et qu'elle surveille vos déplacements avec le mouchard qu'elle a installé dans votre téléphone. 

    Ce midi là, quand Maurice Battenois est arrivé avec son Citroên Picasso dans la cour d'une petite ferme isolée au nord de Limoges, téléphone éteint, il pensait surprendre sa femme Sophie avec un de ses collègues de travail. 

    Il ne pensait pas être attendu par deux gorilles Slovènes qui lui sont tombés dessus comme la foudre sur un paratonnerre. Une fois saucissonné, bâillonné et dissimulé dans le double fond d'une camionnette, Maurice Battenois a été conduit en Slovénie, en passant par l'Ardèche où l'un des deux gorilles Slovène abandonna son Citroën Picasso. Arrivé à Ljubljana, il fut remis contre bons soins à un club de dépravés. 

    Ce qu'il a subi pendant ces cinq très longues années fut horrible. Mais presque mérité, selon son beau père. 

     

    ***

     

    Maurice Battenois n'était pas quelqu'un de facile. Ni avec sa femme, ni avec ses enfants, ni avec ses beaux parents. Il ne souriait presque jamais, ne donnait jamais de signes d'affection à sa famille, ni en public ni en privé. Ses chevaux de bataille étaient l'ordre, la ponctualité, l'honnêteté et la justice. Son temps libre était intégralement consacré au modélisme et à la lecture d'ouvrages d'économie. 

    Quelques semaines avant la disparition de Maurice Battenois, le jour de Noël 2009, Roger Levasson, le père de Sophie, avait sorti de sa cave une bouteille de Bourgogne de très grande valeur : un Romanée Conti 1981.

    Le vin était exceptionnel, il est vrai, tout comme l'était la conscience professionnelle de Maurice Battenois, qui questionna son beau père sur la provenance du vin. Emporté par le nectar et son alcool, Roger Levasson lui révéla qu'il avait récupéré plusieurs centaines de bouteilles de grande valeur dans la cave de son oncle récemment décédé à l'âge canonique de 93 ans. Et cela avant que le notaire chargé de la succession ne vienne faire l'état des lieux.

    Quelques jours plus tard, Maurice Battenois confia à sa femme qu'il allait lancer une procédure de redressement à l'encontre de son beau père. Il lui dit qu'il allait rédiger un courrier en ce sens au Centre des Impôts de Poitiers, dont dépendait le père de sa femme. 

    Maurice Battenois était sincèrement désolé d'avoir à dénoncer son beau-père, mais sa conscience le tourmentait : il ne supportait pas les fraudeurs, et encore moins les fraudeurs de sa famille. Sophie Battenois supplia son mari de ne pas faire le courrier, de la laisser convaincre son père de se dénoncer lui même aux contrôleurs. Maurice Battenois lui accorda deux semaines pour qu'elle parvienne à convaincre son père de le faire. 

     

    Roger Levasson tomba des nues quand sa fille lui rapporta les menaces de dénonciation de son mari. Puis il se mit en colère. Cet imbécile de gendre était un vrai crétin. Il hésitait sur la marche à suivre, et se confia à un ami de longue date, Marko Valjac, un ancien légionnaire Yougoslave installé de longue date dans son village. Ce dernier lui proposa de régler son problème en échange d'un tiers de ses bouteilles précieuses. Sur le coup de la colère, Roger Levasson accepta la proposition de son ami, sans trop réfléchir aux conséquences.

     

    Quelques jours plus tard, sa fille l'appela en pleurs pour lui apprendre la disparition de Maurice. Le surlendemain, un petit camion immatriculé en Pologne, piloté par Marko, s'arrêta devant le portail de la maison de Roger. Il repartit avec 300 bouteilles dont la valeur totale dépassait plusieurs centaines de milliers d'euros.

    Quelques jours plus tard, Roger rendit visite à Sophie et à ses petits enfants. Au détour d'une conversation avec sa fille, affligée par la disparition de son mari, il lui glissa qu'il n'était peut être pas utile de parler de son petit contentieux avec Maurice aux enquêteurs. Il irait faire sa déclaration spontanée au Centre des Impôts si Maurice réapparaissait, mais dans l'attente d'un pareil heureux dénouement, il était préférable de ne pas évoquer le sujet. Après tout, si Maurice ne réapparaissait pas, Sophie aurait bien besoin de l'argent que représentaient ces bouteilles. 

     

    Sophie jugea le conseil de son père avisé, et ne parla jamais des bouteilles non déclarées aux différents enquêteurs qui la questionnèrent.

    Elle se remaria dès l'automne 2013 avec un contrôleur des impôts, un ancien collègue de son mari disparu, muté depuis quelques mois à Périgueux. 

    Depuis lors, au cours des nombreux repas de famille qui ont eu lieu, Roger Levasson n'a jamais sorti de bouteille prestigieuse en présence de son nouveau gendre. 

     

    Il y a des choses qui ne se font pas. 

     

     


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    Comme la rivière,

    Je sors rarement de mon lit,

    Mais quand j'en sors,

    Je fais tellement de bruit,

    Que plus personne ne dort,

    Dans ma chaumière.

     

    L'eau de la rivière ne sait pas où elle va,

    Mais pourtant elle y court.

    Moi, je crois que je sais toujours où je vais,

    Mais souvent je me goure.

     

    Comme la rivière,

    Je suis parfois sec et craquelé,

     Alors j'attends la pluie,

    Pour me remettre à couler,

    Emporté par la nuit,

    Et le calme de ma chaumière.

     

     

     


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    Prisonnier solitaire,

    Sous la surveillance du lion et de la panthère,

    Un drôle de zèbre se cachait sous ses rayures.

     

    Pour pouvoir rejoindre ses nouvelles pâtures,

    Fondre enfin ses zébrures dans le paysage,

    Il a courbé l'échine bien plus bas que terre,

    Avant de crocheter la serrure de sa cage.



    Le lion et la panthère

    Le pourchassent désormais dans la nature,

    Mais avec son troupeau, il leur mène la vie dure. 

     

    Les panthères sont rapides,

    Les lions sont puissants,

    Ces bêtes sont intrépides,

    Mais dans cette savane, c'est lui le plus méchant.

     

     

     


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  • cliquez ici pour lire ou relire la première partie 

     

    Je pensais en avoir fini avec cette histoire, mais il n'en était rien. Je relate ci après les évènements qui ont suivis.

     

     

    Deuxième lundi 5 Avril 2027 

     

    Lundi matin, mon téléphone a sonné à 6h00, comme tous les lundis. J'ai aussitôt allumé la lumière, actionné les volets roulants et mis en route ma cafetière : miracle, tout fonctionnait parfaitement.

    Je suis ensuite parti au travail,  souriant bêtement à toutes les personnes qui attendaient le bus avec moi. Je me suis dit qu'il serait peut être temps de passer mon permis. Après tout, j'avais réussi à faire les cent kilomètres retour de mon périple Tourangeau sans accident, je devais avoir des dispositions naturelles pour la conduite automobile. 

    Ma journée de travail s'est déroulée comme d'habitude, à savoir devant mon ordinateur, à planifier les interventions des équipes de dépannage. Autour de la machine à café, les discussions ont tourné essentiellement autour de la vague de crimes mystérieux qui avait touché la région dans la nuit de samedi à dimanche. Dans le journal local, que j'ai consulté pendant mes nombreuses pauses café de la journée, les auteurs des méfaits du week end avaient été surnommés « Les Fantômas ».  Ça m'a bien fait rigoler.

    Mais vu l'accueil que le récit de mes aventures avait reçu la veille au soir de la part de Lucie, j'ai préféré faire profil bas. 

    Lucie m'avait purement et simplement raccroché au nez quand j'avais commencé à lui raconter ma drôle d'aventure, me traitant de mythomane. À la réflexion, j'aurais peut être du commencer la conversation en prenant de ses nouvelles, plutôt que par un « Tu ne devinera jamais ce qu'il m'est arrivé ! »

    J'ai proposé à Tonio, mon meilleur ami de la boite, d'aller boire un verre après le boulot, sur le coup de 15 heures. Il était un peu tôt, mais ça ne nous a pas empêché de nous installer à la terrasse de notre troquet préféré du centre ville, et cette fois ci j'ai pu raconter mon histoire à un auditoire captif, vu que c'était moi qui payait ma tournée. 

    Tonio, n'a pas cru un mot de ce que je lui ai raconté, j'ai donc dû le convaincre de me ramener chez moi, et je l'ai mis devant le fait accompli en lui ouvrant mes placards. Il en est resté comme deux ronds de flan.

    Tonio ayant décrété que je devais raconter mon histoire aux autres copains de notre petite bande. On les a donc appelés et ils nous ont tous rejoint à l'appart. 
    On a tous fini assez tard ce lundi soir, et en assez mauvais état. Tout le monde avait voulu goûter aux bonnes bouteilles, c'était couru d'avance. Mes copains sont tous repartis avec des paquets de café, des réchauds gaz et des bouteilles de whisky. C'était pour moi la façon idéale d'écouler mon stock. Ils s'étaient tous engagés à me trouver des clients, le plus discrètement possible bien entendu
    .

    Je pense qu'ils étaient tous convaincus par mon histoire quand ils sont repartis. Bourrés, mais convaincus. 

    Je n'étais pas très brillant en allant me coucher, mais au moins je n'avais pas eu à conduire en état d'ébriété pour plonger dans mon plumard.

     

    Deuxième mardi 6 Avril 2027

     

    Je me suis levé avec une nouvelle barre de métal dans la tête, j'ai constaté qu'il y avait toujours du courant, mais sans trop m'en émouvoir, j'avoue. Puis j'ai pris une douche, j'ai mangé mes aspirines et bu mon café. À 6h30 je m'apprêtais à sortir pour rejoindre mon arrêt de bus, quand on a frappé lourdement à ma porte :

    • Police Nationale ! Ouvrez !

      Comme j'étais devant la porte, j'ai ouvert aussitôt, avant même que le policier ne frappe à nouveau. Cinq hommes en tenue anti émeute et un berger allemand se sont alors jetés sur moi, m'ont mis au sol et m'ont passé les menottes. Le chien se contentant d'assister au menottage en me bavant dans l'oreille. Un policier en civil un peu plus âgé, un peu plus chauve, un peu plus calme et un peu moins baveux que les autres s'est alors approché de moi : 

    • Monsieur Donald Demare ?

    • Oui, ch'est moi, que ch'pache t-il ? tentais-je d'articuler avec la bouche collée sur le carrelage, tandis qu'on me palpait pour s'assurer que je ne partais au travail avec une Kalachnikov dissimulée le long de ma jambe, ni avec et des grenades offensives dans le slip. 

    • Monsieur Demare, il est 6h31, nous sommes le 6 Avril 2027, je vous notifie votre placement en garde à vue pour une durée de 24 heures, qui pourra être prolongée si besoin. Vous êtes arrêté aux motifs de vols aggravés dans la nuit du 3 au 4 Avril 2027. Vous avez droit à une visite médicale si vous le souhaitez, vous avez le droit de vous taire, le droit de contacter un avocat de votre choix, ou bien il vous en sera commis un d'office. Si vous le souhaitez nous pouvons prévenir un proche, ainsi que votre employeur. Voici la commission rogatoire qui nous autorise à fouiller votre appartement et votre cave, vous allez rester ici pour y assister et répondre à nos questions si vous le souhaitez, puis nous irons au poste. 

     

    Sur ce, les policiers ont ouvert mes placards, et ont saisi toute la marchandise restante de ma virée à Tours. Certains d'entre eux se marraient et m'ont appelé « El Gringo » ou « El Torefactor » à cause de la quantité de café récupérée et des réchauds gaz. Même le berger allemand se fendait la gueule. On avait entamé le stock la veille avec les copains, mais il restait beaucoup de marchandise, j'avoue. Hors contexte, je comprenais qu'ils me prennent pour un demeuré. 

     

    À l'issue de la fouille, je suis sorti de mon appartement menotté, sous le regard attristé de Madame Pereira et le regard hargneux d'autres voisins moins compréhensifs.

    Je me suis retrouvé au poste un peu avant neuf heures, après un trajet dans une voiture de police grillagée qui sentait le vomi, l'urine et d'autres choses épouvantables. Arrivé au poste, les policiers m'ont emmené directement dans une cellule de dégrisement qui ne sentait pas plus bon que la voiture. Ils m'ont piqué ma ceinture et les lacets de mes chaussures après m'avoir fouillé à nouveau. Puis ils m'ont enfermé. Je n'en menais pas large. 

    Une heure après, on m'a introduit dans une salle d'interrogatoire blanche éclairée par des néons blafards, où j'ai été mis en face d'un avocat commis d'office, un jeune freluquet à lunettes qui devait être en train de terminer son stage de 3ème, et qui n'a pas cru un traître mot de ce que je lui ai raconté. Je n'ai pas vraiment réussi à lui en vouloir.

     

    Le policier calme qui ne bavait pas, celui qui avait procédé à mon arrestation plus tôt dans la matinée, est entré quelques minutes plus tard, s'est assis en face de moi. Après un point relatif à mon identité, en particulier les prénoms de mon père dont je ne suis jamais parvenu à me souvenir, il a entamé les choses sérieuses  : 

    • Monsieur Demare, pouvez vous me raconter votre nuit de samedi à dimanche, s'il vous plait ? Comment avez vous fait pour fracturer les portes de dix sept appartements de votre cité, voler sept voitures entre ici et Tours et cambrioler trois grands magasins au nez et à la barbe des vigiles et des caméras de surveillance, tout ça dans la même nuit ? Et s'il vous plait, ne niez pas, on a relevé vos empreintes sur tous les lieux que je viens d'évoquer. 

    • Je veux bien vous raconter ce qui s'est passé, mais vous n'allez pas me croire, lui répondis-je, un peu dégoûté par mon inconséquence. 

    Je m'en voulais énormément : je savais que mes empreintes étaient dans le fichier de la police, j'avais été interpellé quelques années plus tôt suite à une bagarre d'ivrognes, dans le centre ville. Et à aucun moment je n'avais envisagé de mettre des gants avant de me lancer dans la cambriole !

    • Essayez toujours, j'adore les histoires incroyables, me relança l'inspecteur, décidément très aimable.

     

    Je me suis donc exécuté. Il n'a évidement pas cru un seul mot de ce que je lui racontais, mais je lui accorde tout de même le bénéfice de m'avoir laissé raconter mon histoire entièrement. Mon avocat était pour sa part entre deux eaux, visiblement gêné par mes élucubrations mais amusé par l'effarement du policier. 

    L'inspecteur m'a relancé une fois ou deux pour voir si je changeais de version, mais vu que je m'y suis tenu, il a laissé tomber, il a poussé un gros soupir et m'a fait signer le procès verbal de mon audition.

     

     

    Un peu plus tard, j'ai été reconduit en cellule. On m'a apporté à manger sur le coup de midi. Un plateau-repas abominable avec des aliments ayant une consistance d'éponge pour certains et de carton bouilli pour d'autres. Sans parler du goût. 

    Dans l'après midi, toujours en présence de mon avocat, j'ai été interrogé par un autre inspecteur, beaucoup moins sympa que le premier, qui s'est tout de suite énervé quand j'ai commencé à lui raconter ce qui m'était arrivé. Alors que c'est lui qui avait demandé. 

    Il m'a menacé des pires conséquences si je ne changeais pas très rapidement de version, et si je n'expliquais pas très vite de quelle façon j'avais déjoué la vigilance des agents de sécurité et des caméras des magasins ou comment j'avais fracassé des portes d'appartements sans que leurs occupants s'en rendent compte. De la façon dont il orientait ses questions, je crois qu'il pensait que j'avais utilisé du matériel d'espionnage chinois de haute technologie.

    J'ai préféré me taire, mon avocat me déconseillant de mentir. Le freluquet avait l'air pressé, il devait certainement avoir une réunion importante chez les Scouts le soir même, et ne tenait pas vraiment à entendre une troisième fois ma version des faits.  J'ai envisagé de lui proposer un réchaud gaz à un prix défiant toute concurrence, mais je me suis souvenu qu'ils avaient tous été saisis. Dommage. C'est un article très prisé chez les Scouts. 

     

    J'ai été ramené en cellule avec la promesse d'être présenté à un juge d'instruction dès le lendemain matin, mon avocat (que j'avais décidé de baptiser Blaireau Bigleux) me laissant entendre sans aucun tact que je ferai probablement l'objet d'une expertise psychiatrique dans les prochains jours. 

    Une fois en cellule, j'ai trouvé le temps long. On a fini par m'apporter une petite bouteille d'eau et un sandwich SNCF qui était probablement passé sous une rame de TGV. J'ai fini par me coucher sur la banquette miteuse de la cellule, et même par m'endormir. 

     

     

     

     

    *****

     

    J'ai été réveillé par un épouvantable mal de tête. 

    Mais dans mon lit. Chez moi.

    Par réflexe, je me suis jeté sur mon téléphone portable. Il affichait « Dimanche 4 Avril 2027, 8h38. Batterie 7 % ». 

    J'ai essayé d'allumer la lumière : rien. Puis d'actionner le volet roulant de ma chambre : rien.

    Ça recommençait !

    Dans ces conditions, vomir le contenu de mon estomac a été un vrai soulagement. 

    J'ai pris le temps de faire le point, et un inventaire de mon appartement : mes placards débordaient à nouveau des biens volés à Tours, et mes achats à l'Épicerie Lakhdar qui n'avaient pas été consommés étaient toujours présents dans mon frigo et ma cuisine. J'avais toujours beaucoup trop de piles.

    Mais je n'avais toujours pas de jus pour faire tourner la cafetière.

    Je suis sorti sur le balcon, pour vérifier ce qui se passait dehors : il ne se passait rien. Il n'y avait pas un son, pas un chat, pas un poulet à l'horizon. 
    Je me suis dit : ne paniquons pas, au moins je ne suis plus en prison. J'étais dans un complet brouillard, mais je me suis souvenu de plusieurs films et de quelques lectures qui pouvaient s'apparenter à ce qui m'arrivait : j'étais bloqué dans une boucle temporelle, c'était la seule explication. Sauf que tout ce que j'avais fait dans la boucle précédente était toujours là. Du balcon, je voyais d'ailleurs que le 4/4 et le groupe électrogène étaient garés au pied de l'immeuble. 

    Je commençais aussitôt à échafauder un plan pour me sortir de cette situation et ne pas repartir en prison dans cinq ou six jours : effacer mes empreintes partout où j'étais passé, remettre mes larcins dans les magasins où je les avais pris. Avec comme brillant raisonnement : pas de vol, pas de plainte ; pas de plainte, pas d'enquête ; pas d'enquête, pas d'arrestation.

    Je me suis souvenu à ce moment là que j'avais toujours une migraine épouvantable. Je suis donc allé chercher de l'aspirine dans ma salle de bains : il n'y avait plus !

    C'est seulement à ce moment là que je me suis dit que j'étais vraiment dans une merde noire.

     

     

    Un peu plus tard, je me suis habillé, j'ai récupéré une vieille paire de gants dans un placard, et je suis descendu pour forcer la porte et le rideau de la pharmacie la plus proche. Je n'étais plus à ça près. J'ai fait ça le plus proprement possible.

    J'ai piqué juste trois boites d'aspirine, et j'ai fait en sorte que ça ne se voie pas trop en prenant des boites dans la réserve. 

    Autant éviter les embrouilles avec la police. 

     

     

    Après ça j'ai entrepris de suivre mon plan à la lettre : je suis allé effacer mes empreintes (avec des chiffons et l'eau de javel, on est jamais trop prudent) dans tous les endroits où je les avais laissées lors du précédent passage en mode « silence et solitude » de mon univers : dans l'immeuble d'à côté, sur la route nationale et à Tours.

    J'ai utilisé le 4/4 pour ramener le générateur et tous les biens volés dans leurs magasins respectifs, puis je l'ai abandonné dans une cité de la banlieue Tourangelle, avec les clés sur le contact, en prenant soin de tout bien nettoyer pour faire disparaître mes empreintes. 

    J'ai emprunté une autre voiture pour rentrer chez moi, que j'ai laissée dans le centre ville. 

    Après ça je me suis occupé des voitures échouées sur la nationale. Pour faire tout ça, il m'a fallu deux jours complets. Le tout dans un silence de mort, sans un quidam en vue. Mais je commençais à m'habituer, et j'avais surtout l'espoir que ça revienne à la normale. 

    Le mardi midi, j'avais terminé mon opération nettoyage. Mes placards étaient vides. 
    Il a quand même fallu que je retourne faire des courses chez Mr Lakhdar, mais cette fois ci je n'ai pas laissé de liste de mes achats, j'ai directement mis de l'argent dans son tiroir caisse. Et j'ai récupéré ma liste de la fois précédente, pour éviter que Mr Lakhdar ne me vende une nouvelle fois des piles en or massif.
    Le lendemain matin je me suis réveillé chez moi, tout était normal : j'avais très mal à la tête, la télé de la voisine beuglait, mes placards étaient vides et nous étions dimanche 4 Avril. 

    Le mardi matin qui a suivi, je n'ai pas vu les policiers débarquer.

     

    ****

     

     

    Une fois ce problème d'empreintes résolu, le spectre de la prison écarté, j'étais toujours coincé dans ma boucle temporelle. Toutes les nuits du mardi 6 au mercredi 7 Avril, mon univers rebootait, et je me réveillais avec une gueule de bois terrible, le dimanche 4 Avril.

    Avec toujours une alternance des univers "vides" dans lesquels j'étais seul au monde, et des univers "pleins" où tout semblait normal et ou tout se répétait.

    À la septième boucle, j'ai arrêté de compter. 

    Heureusement, toutes mes actions dans les univers "vides" précédents n'étaient pas annulées, ce qui m'a évité d'avoir à effacer toutes mes empreintes à chaque cycle. 
    J'avoue, j'ai profité un peu des cycles "vides" pour expérimenter des choses hors de ma portée en temps normal : grands crus, foie gras, champagne, suites des meilleurs hôtel de la ville, pilotage de bolides, et bien d'autres choses plus ou moins avouables. Mais à chaque fois en laissant le moins de traces possible de mon passage.

    J'ai fini par m'en lasser. Profiter tout seul, ce n'est pas vraiment marrant. 

    À la place, j'ai commencé à faire des recherches sur les boucles temporelles dans les sections scientifiques des bibliothèques de la région : de l'avis général, ça n'existait pas, en dehors de certaines théories sur les trous noirs et leurs "horizons des évènements". J'étais bien avancé. J'étais effectivement dans un trou noir, mais je n'en voyais pas l'horizon.

    Pendant les cycles pleins, je n'ai plus jamais raconté à Tonio mes aventures. D'abord, je n'avais plus rien dans mes placards pour le convaincre, et puis à quoi bon tout lui raconter pour qu'il ait tout oublié au début du cycle suivant ?

     

    J'ai commencé à désespérer. J'ai même passé un cycle "vide" complet sans sortir de mon lit. C'est alors que je me suis résolu à chercher de l'aide auprès des sciences "parallèles", auxquelles je n'avais jamais cru. Je me suis résolu à consulter des médiums, des voyantes, des mages pendant mes cycles "pleins". 

    J'ai donc fait le tour de tous les médiums et voyants qui étaient installés autour de chez moi, sans grand succès. La plupart étaient des charlatans inoffensifs. Les autres étaient des salopards.

    Mais un lundi soir, pendant un cycle "plein", j'ai fini par rencontrer une voyante qui m'a suggéré une piste intéressante. 
    C'était dans un cirque itinérant, installé sur la place d'un petit bourg de la région. J'avais vu dans le journal local une annonce qui mentionnait la présence du cirque, avec sa ménagerie et sa voyante. Je n'avais rien à perdre, j'y suis allé.

    Je l'ai trouvée sous un petit chapiteau qui était coincé entre l'enclos de deux dromadaires galeux et la cage d'un léopard nain albinos. Le léopard en question était un gros chat blanc auquel on avait ajouté manuellement des points noirs, probablement avec un marqueur. 
    Je n'étais pas trop confiant, surtout que la voyante avait pris le pseudo original de "Madame Irma".
    J'ai payé ma visite au guichet (20 euros) et je suis entré directement sous la petite tente rouge éclairée à la bougie. Une dame brune 
    d'une cinquantaine d'année, au physique ordinaire, était assise derrière un petit guéridon. Elle avait tous les atours de la voyante de foire : une grande robe rouge avec beaucoup de plis, des bracelets en or, des bagues de toutes les couleurs, une cape dorée à franges sur les épaules, un regard profond souligné de noir. Un parfait cliché.

    Je me suis approché du guéridon recouvert d'un velours sombre sur lequel une boule de cristal reposait. Elle m'a lancé en me désignant la chaise qui lui faisait face :

    • Bonsoir jeune homme, asseyez vous.

    J'ai dit bonsoir à la dame, et je me suis assis. Elle a enchainé d'un ton amical, dans un grand sourire : 

    • Qu'est-ce qui vous amène ? La chance, l'argent, le travail, l'amour ?

    • Rien de tout ça, j'ai un problème assez particulier...

    • Je vous écoute, racontez moi ce qui vous arrive. 

    Elle était aimable et n'a pas eu l'air de me prendre pour un cinglé quand je lui racontai mon histoire. La plupart de ses collègues avaient souvent écarquillé les yeux, se reculant sur leurs chaises, pour s'éloigner d'un fou potentiellement dangereux. Les plus retords n'avaient pas parus étonnés, approuvant mon récit de la tête comme s'il était banal, avant d'essayer de me vendre un colifichet protecteur contre les boucles temporelles au prix d'ami de 5 499 euros. 

    Je lui ai donc tout raconté, ça m'a pris une bonne vingtaine de minutes. Nous fûmes interrompu une fois par le guichetier qui s'inquiétait de la durée inhabituelle de la consultation. 

    Elle le renvoya d'un geste, et nous ne fûmes plus interrompus. 

    Une fois mon récit terminé, elle est restée quelques instants sans rien dire, comme perdue dans ses pensées. Puis elle a repris la parole, d'une voix douce : 

    • Je n'ai jamais eu de cas comme le votre, et je n'avais jamais entendu parler du phénomène que vous me décrivez. Mais ça ne veut pas dire que je ne vous crois pas. Vous m'avez l'air sincère, et cette histoire est suffisamment complexe pour ne pas avoir été inventée.

      Elle s'interrompit un instant pour réfléchir à nouveau, puis reprit :

    • Je ne vois pas comment je pourrais mettre fin à cela. La seule personne en mesure de le faire, c'est vous. Il faut que vous réfléchissiez à l'élément déclencheur de ce phénomène, il y en a forcément un. Et une fois que vous l'aurez identifié, vous devrez trouver un moyen de le corriger. 

      Elle a ajouté avec un petit air triste : 

    • Je ne vois pas d'autre solution, je suis désolée. J'espère que vous parviendrez à vous en sortir.

     

    Sur ce, elle m'a donné congé, car elle devait enchainer avec un nouveau client.

    Je l'ai remerciée, puis je suis rentré chez moi. 

     

     

    Ensuite j'ai suivi son conseil, et j'ai réfléchi intensément à ce qui avait pu déclencher cette maudite boucle temporelle. Après des heures de réflexion intense, je n'avais identifié qu'un seul suspect.

    Le seul élément déclencheur potentiel de mes mésaventures dans la nuit du 3 au 4 Avril, c'était le départ de Lucie. C'était l'élément qu'il fallait réparer.

    J'ai donc décidé de lui écrire un long courrier explicatif, avec des excuses et des promesses de changement. Pour qu'elle revienne, et que la vie reprenne son cours normal. J'étais plutôt sincère.

    Avec tous les cycles mis bout à bout, ça faisait plus d'un mois que je n'avais pas vue Lucie. Et elle me manquait. D'ailleurs j'avais essayé de la joindre ou de la voir à plusieurs reprises au cours des cycles passés : j'avais fini par découvrir qu'elle était chez sa mère, mais elle me raccrochait systématiquement au nez après chaque début de conversation téléphonique, et elle avait refusé de me voir quand je m'étais rendu sur place.

    Dans le courrier que je lui ai adressé, j'ai décidé de mettre le paquet : je lui ai fait des promesses assez radicales, comme arrêter de boire, me mettre au régime, au sport, de la sortir plus souvent pour des expos et des visites de musées, améliorer mes fréquentations, et bien d'autres choses encore. 

    J'étais vraiment motivé pour sortir de cette boucle temporelle.

    Le lendemain de ma visite à Madame Irma, le mardi soir qui marquait la fin du cycle "plein" en cours,  je suis allé glisser mon courrier à Lucie sous la porte d'entrée de sa mère, après avoir travaillé dessus tout l'après midi. J'y suis allé en vélo, même si c'était un peu loin. Pendant les cycles pleins, je n'empruntais pas de voiture. Trop risqué. Et puis, je n'avais pas le permis.

    Quand je me suis couché, avec une trentaine de kilomètres de vélo dans les jambes, j'ai eu beau réfléchir, je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus. 

     

     

    *****

     

    Le lendemain matin, j'ai été réveillé par des bruits de placards. J'avais très mal au crâne. 

    Par réflexe, je me suis jeté sur mon téléphone portable. Il affichait « Dimanche 4 Avril 2027, 10h22. Batterie 1 % ».  Et merde. 

    Je me suis immédiatement levé, j'ai allumé la lumière des toilettes, j'ai vomi. Je me suis rendu compte qu'il y avait du courant, et qu'il y avait toujours des bruits qui provenaient de l'appartement. Ce n'était pas normal. Normalement j'aurais dû attaquer un cycle "vide". 

    Je me suis dirigé vers les bruits, sans trop savoir à quoi m'attendre. À travers le plafond, le son de la télé de la voisine était audible. 

    Dans la chambre d'amis, Lucie, tout sourire, finissait de remplir un placard qui décidément avait horreur du vide. 

    En m'apercevant sur le pas de la porte, elle interrompit son rangement : 

    • Bonjour Donald, me lança t-elle d'une voix guillerette. Tu as bien dormi ?

    • Euh, oui. Enfin je crois. Je suis un peu perdu. Tu es revenue ?

    • Oui, j'ai décidé de passer l'éponge sur ton inconduite.

    • Pardon ?

    • J'ai trouvé ton courrier ce matin en me levant, chez maman. Je l'ai lu. Je m'attendais à des excuses un peu moins alambiquées que cette histoire à dormir debout de boucle temporelle, mais je reconnais que c'était marrant. Et j'ai bien retenu que tu étais prêt à faire des efforts. Et surtout, j'apprécie le fait que tu aies rédigé cette lettre spontanément, dans les quelques heures qui ont suivi mon départ. Donc je reviens, si tu veux toujours de moi. C'est bien le cas ?

    • Oui, je t'en supplie, reste là !

     

    Un peu plus tard dans la matinée, nous avons regardé ensemble du balcon les voitures de police qui venaient constater les effractions dans l'immeuble d'à côté. Je savais d'expérience que l'enquête ne donnerait rien, je n'avais jamais revu la police depuis le nettoyage de mes empreintes, au cours de mon second cycle "vide". Puis nous sommes allés déjeuner en ville, avant de visiter un petit musée qu'elle voulait voir depuis des mois. 

    Le lundi qui suivit fut parfaitement normal. Comme lors de mes cycles "pleins" précédents, des articles des journaux locaux mentionnaient des tentatives d'effraction à Tours, dans des grandes enseignes, mais sans faire les gros titres. Et comme j'avais réussi à ramener mes autos-tamponneuses chez leurs propriétaires respectifs (non sans mal), il n'y avait plus de véhicules en rade sur la nationale pour attirer l'attention. Lucie et moi sommes allés au cinéma dans la soirée.

    Mardi matin, malgré les nombreux cycles précédents sans visite imprévue, j'avais toujours un peu peur de voir débouler la police et le berger allemand baveux. J'avais le numéro d'un avocat sérieux dans la poche de mon pantalon. Au cas où. Personne n'a frappé à la porte, je suis parti au boulot, Lucie chantonnait dans la cuisine.

    Mardi soir, quand je me suis couché, je n'en menais pas large. 

     

    Je me suis réveillé dans mon lit, Lucie à mes côtés. Elle était réveillée, et elle m'a souri. J'ai jeté un œil à mon portable : nous étions mercredi 7 Avril, il était 5h55.
    La batterie de mon téléphone affichait 100 %.

    Moi aussi. 

    Je n'avais pas mal à la tête. Je me suis juré de ne plus jamais boire une seule goutte d'alcool de ma vie. 

     

    Donald Demare

    Cité des Quinze-Vingt

    Mercredi 7 Avril 2027, 23h42

     

    *****

     

    J'ai tenu un peu plus de neuf mois sans alcool. Ce n'est pas si mal. C'est mon record.

     

    Aujourd'hui j'ai décidé de bruler ce journal. Je ne veux pas que Lucie le trouve et le lise, je me rends compte que certains passages ne sont pas très sympas pour elle.

    Elle pourrait croire que je lui ai demandé de revenir pour les mauvaises raisons. 

    Si elle le lisait, elle serait capable de partir, peut être pas en vidant nos placards, mais à coup sûr avec le cosy.

    C'est un risque que je refuse de prendre. 

     

    Donald Demare,

    Cité des Quinze-Vingt

    Jeudi 16 Mars 2028, 2h53

     

     


    2 commentaires
  • Un jour,

     

    Les aliens sont arrivés sans crier gare

    Ils nous ont mis une grosse pâtée,

    Puis ils sont repartis dare-dare

    Après avoir tout bombardé,

    Sans nous laisser d'adresse,

    Ni même se présenter.

     

    Désormais,

     

    Les étoiles ne sont plus regardées

    Comme elle l'étaient jadis,

    Mais comme les yeux glacés

    De voisins imbuvables et allumés,

    Toujours prêts à venir nous serrer la vis,

    Façon presse purée.

     

    Demain,

     

    Ils reviendront peut-être

    Pour remettre leur tournée.

    C'est pourquoi nous vivons cachés,

    Dans de grandes cavernes sécurisées,

    Profondes de plusieurs kilomètres,

    Où ils ne pourront pas nous trouver,

     

    À moins d'à nouveau leur envoyer

    Un bon gros signal de détresse,

    Histoire de bien les énerver.

     


    votre commentaire
  •  

    Cher Monsieur le Directeur,

     

     

    Si je vous écris aujourd'hui c'est pour vous affirmer avec force que l'incident dans lequel je suis impliqué, qui a coûté la vie de votre belle-mère, était totalement involontaire et entièrement imputable à la malchance.

    Comme vous le savez j'étais de service ce jour là dans la grue n°3, celle qui surplombe le quai de chargement B4.

    Normalement, pendant que la grue est en service, il n'est pas permis de passer dans cette zone, à pied ou en voiture. Votre belle-mère n'avait donc pas à être là au moment des faits, mais bien entendu je ne lui en fais pas le reproche. L'agent de quai qui a laissé passer votre Bentley est le seul responsable.

    Quand l'incident s'est produit, je terminais de charger le « Jean Valjean », il ne me restait plus qu'un conteneur à déposer, et l'équipage m'avait demandé de suspendre mon intervention, ils devaient intervenir sur la zone de déchargement avant que j'y pose le dernier conteneur.

    J'ai donc voulu en profiter pour faire une pause cigarette bien méritée, et j'ai fait malencontreusement tomber mon paquet de Gitanes à mes pieds. Au moment où je me suis penché pour ramasser mon paquet, j'ai raccroché les manettes de la grue avec la manche de ma combinaison, ce qui a libéré le grappin magnétique du conteneur de 26 tonnes qui se trouvait à une hauteur de 32 mètres à ce moment là.

    C'est la malchance, Monsieur le Directeur, qui est responsable du passage de votre belle mère dans votre belle voiture au moment où cet incident s'est produit.

    Lorsque je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose de coincé sous le conteneur qui avait chuté, je suis immédiatement descendu de ma grue pour constater les dégâts.

    Quand j'ai vu la voiture écrabouillée sous le conteneur, et entendu les cris qui sortaient du véhicule, j'ai immédiatement décidé d'arrêter de fumer. C'est pour cette raison que j'ai alors jeté la cigarette que j'avais allumée auparavant dans ma cabine, avant de descendre.

    J'ignorais que le réservoir de votre Bentley avait été éventré sous l'impact et que mon mégot allait embraser le véhicule, ainsi que votre belle mère.

    Je vous assure, Monsieur le Directeur, qu'il n'y avait là aucune volonté criminelle de ma part. C'est, une fois encore, la malchance qu'il faut incriminer, ainsi que les équipes de secours qui ont mis plus de vingt minutes à arriver sur les lieux, alors que leur poste ne se trouve qu'à 500 mètres du lieu de l'incident.

    Mais j'en viens à l'objet de mon courrier, Monsieur le Directeur : j'ose espérer que ce fâcheux incident n'aura pas de répercussion sur mon avancement ou sur ma demande d'augmentation. Dans votre grande sagesse, et malgré la douleur qui vous étreint, je suis persuadé que vous saurez faire la part des choses.

    Si vous pouviez, par la même occasion, écrire au Procureur de la république pour témoigner de mon professionnalisme et de mon sérieux, je vous en serais grandement reconnaissant.

     

    Veuillez recevoir, Monsieur le Directeur, l'expression de ma considération ainsi que mes sincères condoléances.

     

                                                               Amal Hadroy, grutier 5ème échelon, en attente d'avancement.

     

     

     

    PS : ma femme, qui vient de relire mon courrier (et qui devrait donc être tenue comme seule responsable s'il y subsistait des fautes d'orthographes) m'a dit qu'il était peut être indélicat de ma part de ne pas mentionner la présence de vos enfants dans la voiture au moment de l'incident. J'espère que vous n'y verrez comme moi aucune indélicatesse : je m'impose toujours la plus grande discrétion en ce qui concerne les enfants disgracieux ou inadaptés, surtout dans mes échanges avec leurs parents. Il n'était donc pas question que j'évoque les vôtres. 

     


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    Ce matin je suis allé en courses,

    Je voulais acheter une douzaine d'oursins :

    Au vu du contenu de ma bourse

    Je me suis contenté d'une patte d'ours,

    D'un cubi, d'une baguette et d'un Boursin.

     

     


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    Epilogue.

     

    Après cette aventure, j'ai proposé une alliance à l'Ordre pour l'éradication des Vampires « noyés ». Ce fut compliqué, mais nous avons fini par trouver un accord.

    Joan et moi avons fondé le « DeepSub Research Lab » et nous avons commencé à fouiller les fonds marins et océaniques, en fonction des capacités techniques de nos submersibles et des plans des « largages » communiqués par l'Ordre. Il s'avère qu'il y en avait eu dans presque toutes les mers, mais le plus gros se trouvait en Méditerranée, autour de l'Europe et dans les mers de l'Asie de l'est. Quelques uns des largages n'avaient pas été précisément documentés, ce qui promettait de longues recherches.

    En parallèle, l'Ordre a racheté en Europe un haut fourneau à l'arrêt et l'a adapté à l'usage particulier auquel il le destinait, c'est à dire l’accueil de cercueils de plomb présentant des traces de passage prolongé au fond des océans.

    Nous avons retrouvé 23 caissons au cours des 44 années qui ont suivi notre aventure avec Ours Noir. J'ai bon espoir de mettre la main sur le 24ème d'ici la fin de la présente campagne.

    Cinq de ceux que nous avons remontés étaient éventrés, leurs occupants depuis longtemps retournés au plancher des vaches... L'Ordre pense que trois d'entre eux ont déjà été bannis. Les deux autres sont activement recherchés. Les dix huit qui étaient toujours dans leur caisson ont tous visité le haut fourneau spécialement préparé à leur attention. Comme il n'y a pas eu de réclamations, on suppose que les visites se sont bien passées. Il y a toujours une escouade de Sorciers de l'Ordre qui montent une garde permanente autour du haut fourneau dans les mois suivants une visite. Au cas où.

    De l'intérieur des caissons sortis de l'eau, on discernait parfois des hurlements inhumains, certes étouffés par trois épaisseurs de métal, mais audibles. Dans tous les cas, une affreuse marque maudite, noire, tourbillonnante et graisseuse dépassait du caisson.

    Selon les décomptes de l'Ordre, il resterait encore vingt huit caissons à retrouver. Au minimum.

    À ce jour, nous avons en permanence une équipe en mer. Accessoirement, à titre de couverture et de gagne pain, nous découvrons de temps à autres un vieux galion aux soutes pleines d'or.

    Nous parviendrons à bout de cette tâche, nous avons tout le temps qu'il faut devant nous pour y parvenir.

    Et Michel-Henri, dans son dernier appel Skype, m'a affirmé qu'il avançait sur ses recherches de levée de la malédiction, grâce à ses travaux communs avec l'Ordre.

    Il espère avoir des résultats probants d'ici moins de deux cent ans. 

    Sinon, au rayon layette, Joan et moi avons reçu l'autorisation exceptionnelle d'adopter un des bébés maudits à l'issue de notre aventure de 1975. Ce qui nous vaut la visite régulière de Frida et d'Eugènia, qui viennent à mon grand désarroi jouer aux mamies gâteau dans mon appartement. 

    À ce jour, le bébé ne fait toujours pas ses nuits.
    Je suis souvent en mission en mer. C'est reposant.

     

     

    Lucien Duchamp,

    À bord du Good Way IV

    Quelque part dans l'océan Indien

    12 Août 2019

     

     

     


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    Chapitre 10

     

    J'aimerais bien vous raconter mes exploits, comment j'ai réussi à immobiliser un des Vampires Noirs les plus dangereux de notre époque avec ma maitrise des arts martiaux, mon sang froid et mon intelligence tactique.

    Mais ce serait mentir. J'ai d'abord pris une trempe, je suis mort, deux fois, et puis j'ai eu de la chance. Et pas qu'un peu.

     

    Eugénia a décidé d'employer la manière forte quand les autres collecteurs et moi l'avons informé de la taille de la marque maudite de notre cible. Les autres étaient presque aussi paniqués que moi, ils n'avaient jamais vu une chose pareille non plus. La puissance du Vampire (Ours Noir pour les intimes) devait être phénoménale. Même Kalinath avait peur, ce qui en soi était peut être la chose la plus terrifiante de toutes.

     

    L'Ordre avait depuis longtemps infiltré le FBI d'Egard Hoover. Il avait même réussi à créer une task force secrète spécialisée dans la mise hors d'état de nuire des Vampires Noirs, même si la plupart des hommes de cette task force ignoraient tout des Sorciers, des Collecteurs et des Vampires.

    Nous attendimes encore une journée que la Task Force nous rejoigne.

    Cette fois, deux sorciers suivirent la Jeep du Vampire en filature le matin du deuxième jour de planque, lorsqu'il est parti faire ses petites affaires. Nous ne les revîmes jamais. Mark ne faisait pas partie des disparus, malheureusement.

     

    La Jeep, et son propriétaire, revinrent pourtant à la maison en début de soirée, comme si de rien n'était. 

    La Task Force était arrivée dans l'après midi,  avec ses véhicules blindés, ses armes automatiques, son caisson de confinement en plomb, et sa vingtaine d'agents triés sur le volet.

    Ce fut un carnage. Il se lancèrent à l'assaut au moment où Ours Noir sortait de sa Jeep. Deux véhicules bloquèrent le devant et l'arrière de la Jeep, des agents en arme sortirent des véhicules et entreprirent aussitôt d'ouvrir le feu sur le Vampire. Le plan consistait à l'immobiliser provisoirement en lui tirant dessus de façon répétée, pour permettre aux Sorciers de l'entraver grâce à un assortiment de sorts d'immobilisation et de chaînes. Dix secondes plus tard, le Vampire, qui se déplaçait à une vitesse surhumaine si rapide qu'elle finissait par ressembler à de l'invisibilité, avait collecté 15 nouvelles âmes, soit autant que d'agents qui étaient sortis des véhicules. Il tenait dans chaque main un coutelas luisant de sang, et nous fixait d'un air narquois.

    Les dix équipes de la traque dont je faisais partie s'étaient regroupées à une cinquantaine de mètres du Vampire avant l'assaut. Les sorciers se tenaient prêts à intervenir, et les collecteurs étaient en réserve. En réserve de quoi, ce n'était pas très clair.
    Le Vampire Noir se lança vers nous à la vitesse de l'éclair. J'eu à peine le temps de brandir mon bo, mon bâton de combat, qu'il était cassé en deux et que j'étais propulsé à plus de dix mètres suite à un coup de pied circulaire reçu en pleine tête. Le coup était si puissant que j'ai été expédié directement à la case néant. Je me suis relevé aussitôt le flash de bienvenue, la tête aussi brulante qu'une pastèque bombardée au phosphore. Autour de moi tous les Collecteurs étaient à terre, et essayaient tant bien que mal de se relever. Devant moi, à quelques mètres, les Sorciers tentaient de faire face au Vampire, ils s'étaient regroupés et faisaient de drôles de mouvement avec leurs bras. J'ai appris plus tard qu'ils tentaient de conjurer un sort d'immobilisation.

    Le Vampire ne devait pas avoir été informé de l'efficacité du sort : il tua sous mes yeux un des Sorciers, le décapitant d'un coup de couteau négligeant. Ours Noir devait tout de même être un peu ralenti car je distinguai ses mouvements, et je discernai même un éclair bleuté dans sa marque maudite au moment de la collecte de l'âme de sa vicime.

    Si il y a bien une chose que je n'avais aucune envie de voir, c'était qu'il tue Joan. Je suis donc immédiatement reparti à l'assaut, et cette fois ci j'ai réussi à le toucher avec un superbe high-kick en pleine poire. Ce qui l'a bien fait rigoler, il faut avouer. Cette fois ci, il m'a a moitié tué d'un direct du droit peu appuyé (selon ses critères), puis, alors qu'il me maintenait en l'air d'une main, il a utilisé l'autre pour m'arracher le cœur d'un mouvement circulaire, comme je l'avais déjà vu faire par des prêtres aztèques, dans des films.

    En vrai, ça fait super mal.

    Je suis tombé au sol, j'ai fait un nouveau détour par le néant, et je me suis relevé après le flash et la brulure intense qui irradiait dans ma poitrine. Kalinath était juste à côté de moi, du moins sa partie supérieure. La régénération est toujours un peu plus longue lorsqu'on nous coupe en morceaux. Frida était empalée un peu plus loin sur une clôture et ne parvenait pas à s'en extraire. Les autres devaient avoir été projetés ou éparpillés plus loin, je ne les voyais nulle part.

    Derrière moi, la plupart des Sorciers étaient allongés au sol, morts. Y compris Joan, un des coutelas du Vampire fiché en plein cœur.

    Je prenais ma respiration pour pouvoir hurler de désespoir quand le Vampire, qui était figé au dessus du corps de Joan, commença à tomber en poussière.

    Je me suis alors précipité pour retirer le coutelas qui saillait du corps de ma femme.

    Quelques instants plus tard, elle revenait à la vie, et je discernai immédiatement une petite ombre noire au dessus de son crâne.

    La seule chose que je trouvai à lui dire sur l'instant, c'est :

    • Bienvenue au club !

    Je n'en suis pas particulièrement fier. Mais j'étais encore sous le choc. Un des pires Vampires Noirs de l'histoire avait atteint la limite de sa collection d'âmes en tuant Joan, la transformant par la même occasion en Collecteur Maudit, comme moi.
    À ce niveau de chance, on peut affirmer sans craindre la faute de gout que nous avons eu le cul bordé de nouilles, sur ce coup là.
    Les rares sorciers ayant survécu à l'affrontement ne partageaient pas mon avis. 

    Eugénia, qui avait survécu à l'attaque, me dit un peu plus tard qu'elle aurait préféré mourir plutôt que de voir Joan transformée en monstre.

    Mark, qui avait également survécu avec deux autres sorciers, se montra moins con que d'habitude en lui répondant qu'elle ne l'avait pas fait exprès. Et puis il se rattrapa, retrouvant son niveau olympique dès sa phrase suivante, en annonçant à Joan qu'il ne voulait plus jamais la voir. 

     

    Toute l'affaire fut étouffée localement et mise sur le dos de l'arrestation d'un gros trafiquant de drogue qui avait dérapé.

    Frida, une fois que nous parvînmes à la dépêtrer de la clôture sur laquelle elle était empalée, se déclara très heureuse du dénouement.

    Elle et Joan sont désormais les meilleures amies du monde. 

     


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    Chapitre 9

     

     

    Dès le surlendemain toute ma cellule New-yorkaise, ainsi que la cellule de Mexico, ralliée à la cause, commencèrent leurs patrouilles le long de la frontière pour repérer le Vampire amateur d'apnée.

     

    Compte tenu de la dangerosité de notre cible, il fut décidé que nous patrouillerions par groupe de deux Collecteurs, avec deux Sorciers.

    Je me suis donc retrouvé avec Frida, Joan et, je vous le donne en mille, Mark, sur les routes entourant El Paso, auxquelles nous étions assignés.

    L'ambiance à l'intérieur du véhicule, glaciale mais pas à cause de la clim, contrastait avec la température extérieure.

    Après deux semaines de recherche, en l’absence de résultat, nous avons divisé les équipages pour couvrir plus de terrain.

    J'avais rêvé d'un autre voyage de noces, pour Joan et moi, mais au moins nous étions débarrassés de Frida et de Mark, tout en imaginant avec un peu de culpabilité qu'ils finiraient par s'entretuer.

     

    Il y avait désormais neuf autres équipages comme le notre qui patrouillaient la frontière. Il nous a fallu deux mois pour le débusquer.

     

    Par une chaude fin de journée, alors que nous roulions en direction d'El Paso, nous l'avons trouvé.

    Je l'ai repéré alors que nous arrivions à proximité d'une station essence, près de Deming. Le Vampire était en train de faire le plein. C'était un homme d'une trentaine d'années, de corpulence moyenne, aux cheveux très noirs et au teint mat. Le descriptif de notre cible était succinct : un indien, Apache ou Navajo, relativement jeune. Celui que je voyais en train de remplir son réservoir pouvait correspondre à la description, comme des milliers d'autres habitants de la région. Mais c'était lui : au dessus de sa tête, une marque maudite énorme tourbillonnait, comme une mini tornade démoniaque. Elle faisait au minimum trois mètres de haut.

    J'ai été paralysé par cette vision, je n'ai pas pu prévenir Joan, qui conduisait, que nous passions devant lui. Alors que nous arrivions à sa hauteur, il s'est brusquement tourné vers moi, m'a fixé du regard, et m'a souri.

    Je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie.

     

    Quelques centaines de mètres plus loin, alors que nous avions dépassé la station, j'ai réussi à informer Joan que nous venions de le croiser, en retrouvant enfin la parole :

    • Arrête toi, il est là, à la station que nous venons de passer !

    Nous étions alors en 1975 : pas de téléphones portables, pas de caméra go-pro fixées sur les pares-brise pour filmer les accidents de voiture.

    • Tu as noté la plaque de sa voiture ? Me demanda Joan. 

    • Non. J'ai eu trop peur pour y penser, on a dû passer à moins de dix mètres de lui. Sa marque est monstrueuse, et il m'a repéré ! 

    • Qu'est ce qu'on fait ?

    • On y retourne, mais on reste à bonne distance, il ne faut pas qu'il me repère à nouveau

    Le temps de faire demi-tour et de revenir à la station, le Vampire avait disparu. Comme volatilisé. J'étais certain que nous ne l'avions pas croisé, il était donc reparti dans l'autre sens.

    Il nous fallu cinq minutes pour rattraper sa Jeep. Joan resta trois cent mètres derrière lui, il n'était pas bien difficile pour moi de le repérer avec son immonde trace maudite qui surplombait son véhicule, gorgée de centaines d'âmes plus ou moins innocentes. Je me fis le plus petit possible sur mon siège pour que ma marque personnelle (minuscule en comparaison de la sienne) ne dépasse pas du toit de notre voiture.

    Quelques dizaines de miles plus loin, il quitta l'interstate pour rejoindre la banlieue d'El Paso. Nous le suivîmes à distance, et il finit par s'arrêter devant une de ces petites maisons typiques du coin.

    Dès que nous eûmes récupéré la plaque d'immatriculation de la Jeep avec la paire de jumelles que nous avions dans la voiture, nous sommes repartis discrètement pour prévenir tous les autres.

    Le rendez vous téléphonique journalier avait lieu sur le coup de 20h. Nous réussîmes à joindre toutes les équipes.

    Vingt quatre heures plus tard, tout le monde était à El Paso.

    C'est à ce moment là que la chasse à débuté. Mais nous n'étions pas les chasseurs.

    Nous étions les proies. 

     

    (à suivre)


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  • Chapitre 8

     

    Après le départ de mes nouveaux amis sorciers, Joan et moi avons eu une longue et houleuse explication sur le fait que nous nous étions menti l'un à l'autre. Cette dispute n'a pas vraiment d'intérêt, hormis peut être la façon dont elle s'est résolue. Mais ne comptez pas sur moi pour la raconter, après tout je suis un jeune homme qui a eu 20 ans en 1899, à une époque où le mot pudeur avait encore un sens.

    Même si à cette époque il y avait une maison de passe à tous les coins de rue.

     

    La discussion la plus compliquée, et qui ne pouvait heureusement pas se conclure de la même façon, fut celle que je dus avoir avec ma cellule.

     

    • J'en étais sûre ! Triompha Frida dès que j'eus terminé le petit résumé de ma rencontre de la veille.

    • Quelque part, c'est une bonne nouvelle pour toi, dit Kalinath, qui voyait toujours le bon côté des choses. Tu ne verras vieillir ton épouse que très très lentement. 

    • Ouais, si elle choisit de rester avec lui une fois la chasse terminée, dit O'Reilly, qui pour sa part s'en tenait strictement à un cru réalisme qu'il se refusait à qualifier de pessimisme. 

       

    On ignorait l'espérance de vie exacte des Sorciers, mais elle était bien plus longue que celle des humains ordinaires. On supposait qu'elle pouvait atteindre les deux siècles, mais même Isadora avait refusé de partager ses informations sur le sujet avec moi. Et je n'avais pas osé poser la question à Joan la veille au soir. Je n'y avais pas pensé non plus, il faut dire.

     

    La cellule New-yorkaise accepta (à la majorité) de rencontrer l'Ordre des Sorciers d'Amérique du Nord.

    La rencontre eut lieu quelques jours plus tard, toujours chez moi, puisque mon appartement était devenu un territoire « mixte ».

    Eugénia vint avec trois de ses collègues. Kalinath, O'Reilly et Frida représentaient la cellule des Collecteurs Maudits de New York. L'ambiance n'était pas vraiment cordiale, mais nous parvînmes à avoir un échange constructif. Surtout au début.

     

    Eugénia prit la parole :

    • Nous faisons appel à vous pour retrouver un Vampire Noir particulièrement retors qui est parvenu à s'échapper d'un caisson immergé dans le golfe du Mexique. Enfin, il ne s'est pas échappé, il a été repêché par une équipe de pilleurs d'épaves, à une profondeur que nous pensions inatteignable il y a deux siècles.

    • Et ils ont ouvert le caisson ? Demanda Kalinath

    • Oui, ils ont fait ça sur leur navire, ils ont eu une surprise en ouvrant le colis... Les garde-côtes Mexicains ont retrouvé le navire à quelques centaines de mètres au large de Cancun, vide de tous ses occupants. Leur rapport, qui mentionnait un caisson de plomb éventré, a été repéré par notre équipe de Mexico quelques jours plus tard. 

    • C'est arrivé quand ?

    • Il y a presque dix huit mois. Au début, nous n'avons pas détecté d'activité suspecte, nous avons pensé que le Vampire était parti sur un autre continent, ou qu'il se faisait discret. Mais il y a trois mois, une de nos enquêtrices, qui travaille au FBI, a commencé à repérer ici et là sur la frontière Mexicaine des corps de victimes inconnues présentant des signes de vieillissement accélérés. Elle a réussi à identifier quelques SDF et quelques migrants. On a affaire à un petit malin, il ne s'attaque qu'à des victimes dont on ne signale jamais la disparition, et qui n'agitent pas les médias.

    • On a retrouvé beaucoup de cadavres ? demanda Kalinath.

    • Non, c'est pour ça que nous avons été aussi long à repérer son territoire de chasse. Il semblerait qu'il navigue le long de la frontière mexicaine principalement entre San Diego et El Paso. Il agit plutôt intelligemment pour quelqu'un qui a bu la tasse pendant deux cent ans : il s'attaque prioritairement à des proies isolées, et il fait disparaître les corps, probablement en les enterrant. Ou peut être qu'il les bouffe, c'est une possibilité, ça s'est déjà vu chez vos semblables.

    Les Collecteurs de ma cellule échangèrent un regard courroucé, mais ne répondirent pas directement à la provocation. Frida était figée comme une statue depuis le début de la réunion, et je ne la voyais pas respirer.

    • Si il n'y a pas de disparitions de signalées, et peu de cadavres découverts, comment savez vous qu'il opère uniquement dans la zone ? demanda Kalinath.

    • C'est une question de volume et d'habitudes.

    • C'est à dire ?

    • On pense qu'il collecte environ trois victimes par jour depuis qu'il a repris son activité. C'était déjà ce qu'il faisait avant qu'on le plonge dans le bain, en 1759. Et à l'époque il opérait déjà dans la même région. Nous avons retrouvé une dizaine d'autres victimes, mais il n'agit pas comme un Vampire Noir cinglé : il doit être plus ou moins intégré à la société civile et il est très prudent. Nous avons besoin de vous pour le repérer rapidement, car pour le moment on cherche une aiguille dans une botte de foin. 

    • Que voulez vous que nous fassions ? Kalinath semblait assez dubitatif.

    • On a besoin de vous pour patrouiller, et essayer de le repérer à sa marque maudite. Je ne vois pas d'autre méthode, il est trop prudent, il ne doit pas rester plus d'une journée au même endroit. 

    Frida, qui n'avait toujours rien dit depuis le début de la discussion, finit par exploser :

    • C'est n'importe quoi ! Si par miracle on finit par le trouver dans cette botte de foin, il va nous repérer aussitôt. Si nous pouvons voir sa marque maudite, il peut voir la nôtre. Dès qu'il verra que nous le suivons, il s'enfuira pour une nouvelle destination.

    • Il faudra agir avec prudence, ne pas l'approcher, le suivre très discrètement, prendre note de son apparence si elle a changé, repérer la plaque de la voiture dans laquelle il circule, des choses qui permettrons à nos équipes de le retrouver, lui répondit froidement Eugénia. Nous ne vous demandons pas de le traquer, laissez ça aux professionnels.

    • Vous voulez dire des professionnels spécialisés dans les sacrifices de bébés, comme vous ? Demanda Frida.

     

    Nous eûmes beaucoup de mal à éviter que les deux vieilles harpies en viennent aux mains.

    Une fois que tout le monde eut retrouvé ses esprits, qu'un plan de marche fut établi, les convives prirent congés.
    Je demandais aussitôt à Joan, qui venait de referermer la porte :

    • C'est quoi cette histoire de bébés ?

    Joan me lança un regard attristé :

    • Les membres de ta cellule ne t'ont pas expliqué que l'Ordre pratiquait le bannissement de la malédiction ? Nous éliminons les Vampires Noirs en transférant leur malédiction chez des individus sains d'esprit, qui deviennent des Collecteurs.

    • Et bien, si. Il faut un ou une volontaire et vous faites tout un rituel pour transférer la malédiction. Je connais une volontaire, d'ailleurs.

    • Isadora ? Oui, c'est un des rares cas de transfert connu sur un membre de l'Ordre. Le plus souvent, il n'y a pas de volontaire. Et l'ordre considère que les volontaires peuvent mal tourner, ça c'est déjà vu. 

    • Et donc ?

    • Et donc, en bannissant la malédiction dans le corps d'un bébé abandonné qui ne pourra jamais grandir, on s'assure que la malédiction ne pourra jamais causer de tort à personne. Le bébé ne sera jamais en mesure de collecter une âme, et ne deviendra jamais un Vampire Noir.

    • C'est dégueulasse ! Vous condamnez des bébés à vivre éternellement, à ne jamais grandir ? C'est inhumain ! 

    • Pour le moment, c'est la meilleure solution que l'on ait trouvé. On s'en occupe bien, il y a des nursery de l'Ordre qui sont spécialement chargées de s'en occuper. Et les experts sont formels : les bébés n'ont pas la capacité à stocker les souvenirs, ils ne sont pas conscients de leur état. En plus ils ne font pas de dents, vu que le processus de croissance est stoppé. Je t'assure qu'ils sont bien traités. Ils ne souffrent pas, ils sont heureux, ils sont dorlotés par des Sorcières qui vivent le rêve éveillé d'avoir des bébés dans les bras pour autant d'années qu'elles peuvent le supporter. Même si il existe une faction chez nous qui pousse pour l'élimination définitive, je t'assure qu'elle n'est pas majoritaire. 

    J'étais sidéré :

    • Il y a des gens chez vous qui, non contents d'avoir condamné des bébés à vivre éternellement dans leurs couches, veulent les cramer par dessus le marché ?

    • Hélas, oui. Mais comme souvent dans ces cas là, ils prétendent que c'est pour la sécurité de tous. Ce sont les mêmes qui ont condamné des Vampires à la noyade éternelle, une pratique moyenâgeuse à laquelle il n'a été mis fin que depuis le tournant de ce siècle. Une méthode barbare qui n'a rien réglé, comme on le voit aujourd'hui.

    Entre la future mission d'éradication d'un dangereux Vampire et cette histoire abominable de bébés maudits, je n'en dormis pas de la nuit. 

    Le lendemain matin, nous embarquions à JFK, direction le Texas. 

     

    (à suivre)

     

     


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  • Chapitre 7

     

     

    Début Juin 1975, Joan me demanda pour la forme si elle pouvait inviter sa grand mère et son frère pour diner. Trois jours plus tard, nous étions installés tous ensemble sur la terrasse de notre appartement, avec une vue imprenable sur Central Park. Eugénia, la grand mère de Joan, me semblait plus vive que lors de notre dernière rencontre. Et presque plus jeune, dans un tailleur plus en accord avec sa personnalité que la robe antédiluvienne qu'elle portait au mariage. Mark, le frère, avait toujours l'air aussi malcommode dans son costume de croque mort des impôts.

    Je m'attendais à passer une soirée inconfortable, mais pas à ce point.
    Assez rapidement, avant même d'attaquer les entrées, je dus digérer quelques nouvelles dérangeantes :

    a) La grand mère de Joan n'était pas du tout gâteuse, et ce n'était pas sa grand mère.

    b) Le frère de Joan n'était pas son frère, c'était son ex-mari. Ce qui expliquait en partie son manque d'entrain lors notre cérémonie de mariage.

    c) La grand mère de Joan était à la tête de l'Ordre des Sorciers d'Amérique du Nord. Le faux frère mais vrai ex-mari de Joan était son adjoint.

    d) Et Joan était une sorcière, elle aussi. Évidemment.

     

    Pendant que la vieille sorcière m'assénait ces révélations d'un seul tenant, Joan eut la décence de rougir un peu et de baisser la tête.

    Je n'en menais pas large, avec mon sourire de benêt, mes bretelles fluorescentes à la dernière mode et mon verre de whisky à la main, face à trois Sorciers qui considéraient la chasse des Vampires Noirs comme leur mission première.

     

    • Bon, on ne va pas tourner du pot, dit Eugénia, patronne des Sorciers de l'Amérique du Nord.

    • Je n'ai pas eu l'impression que vous ayez beaucoup tourné autour jusque là, lui répondis-je, histoire de détendre l'atmosphère.

    La vieille me fit grâce d'un sourire mauvais avant de poursuivre :

    • Nous savons ce que vous êtes, Lucien. Un Vampire Noir. Vous êtes une abomination.

    • J'en ai autant à votre service, lui dis-je. Vous n'êtes pas trop normaux non plus, si j'en crois les histoires que l'on m'a raconté sur vous. J'ai travaillé un temps avec un de vos collègues Brésiliens, d'ailleurs. Ce n'est pas un très bon souvenir, il n'était pas particulièrement aimable, lui non plus. 

    À ces mots, je vis le sang refluer du visage de Mark :

    • Nous sommes mortels ! Nous pouvons mourir naturellement, pas vous ! Me lança t'il du ton colérique et agressif avec lequel il devait également s'adresser aux commerçants fraudeurs.

    • Peut être, mais je n'ai pas choisi d'être Collecteur. Je ne doute pas que vous ayez choisi de devenir Sorcier. Et je ne pense pas vraiment être un Vampire Noir, sinon on ne serait pas en train de faire la causette. Je me trompe ?

    Joan prit la parole pour la première fois :

    • Non, tu ne te trompes pas, dit elle en jetant un regard courroucé à Eugénia et à son ex. Trop souvent dans l'esprit des Sorciers, les Collecteurs et les Vampires Noirs sont la même chose.

    • Tous les Collecteurs deviennent des Vampires un jour ou l'autre ! lança Mark en tapant du poing sur la table.

    Eugénia reprit la parole :

    • Non, ce n'est pas entièrement vrai, Mark. C'est souvent le cas, mais certains Collecteurs viennent nous trouver volontairement pour se débarrasser de leur malédiction, et parfois à l'issue d'une longue vie relativement paisible. C'est rare, mais ça arrive.

       

    Elle reprit, en s'adressant à moi cette fois :

    • Nous savons bien entendu que vous avez collaboré avec Figueroa dans les années 20, lorsque vous avez traqué le Vampire Amazonien. Nous connaissons tout de vous Lucien, qu'il s'agisse de vos activités ou du nombre de vos victimes depuis la fin de la grande guerre. Nous n'avons pas grand chose à vous reprocher pour le moment, vous êtes encore jeune, pour un Collecteur, et vous n'avez encore jamais emprunté la mauvaise voie, comme vous l'appelez. Vous avez probablement plusieurs siècles devant vous avant de devenir un danger public. 

    • Et bien, merci pour le vote de confiance, répondis-je.

    Eugénia jeta un regard peu amène à Joan avant de reprendre :

    • Joan avait pour mission de vous évaluer, pas de vous épouser. Si ça peut vous rassurer sur la nature de votre relation, elle ne s'est pas mariée avec vous sur nos instructions, bien au contraire.

    • Vous m'en voyez rassuré, dis-je en échangeant un regard avec Joan, qui me le rendit sans ciller. Vous menez toujours des évaluations aussi rapprochées ?

    • Non, évidement, dit Eugénia en réprimant visiblement un frisson. Comme nouvel arrivant à New York, vous nous sembliez la meilleure porte d'entrée pour votre cellule, grâce à vos liens avec Isadora, de votre ancienne cellule Parisienne, qui a été l'une des nôtres.
      Elle reprit :
      Il y a un Vampire Noir qui fait des ravages dans toute l'Amérique du Nord depuis quelques mois, ses victimes se comptent en centaines. Et nous n'arrivons pas à mettre la main sur lui. Nous avons besoin de votre aide.

       

       

    À ces mots, Mark poussa un soupir avec une moue dégoutée. C'est la principale raison pour laquelle j'ai immédiatement accepté de les aider.

    Évidemment, Eugénia, qui est une reine de la manipulation, avait intégré Mark à cette rencontre dans ce but précis. Elle comptait sur l'antagonisme que j'avais naturellement développé à l'encontre de l'ex de ma femme pour me faire basculer. 

    Je ne vois pas à quoi il aurait pu servir d'autre, ce crétin.

     

     

    (à suivre)


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  • Chapitre 6

     

    J'ai rencontré Joan dans un dojo. Enfin, dans mon dojo.

    C'était le 2 Décembre 1974, j'étais à New York depuis trois mois et je venais juste d'ouvrir « The Good Way », un dojo multidisciplinaire dans le quartier de Spanish Harlem.

    Elle est entrée un matin, en jean et pull à col roulé marron, avec un petit sac de sport qui contenait son keikogi, que l'on continue à tort d'appeler kimono dans quelques pays occidentaux.

    Elle mesurait un mètre soixante dix, ses cheveux roux bouclés et ses tâches de rousseur contrastaient avec son regard perçant aux yeux verts et ses traits anguleux mais harmonieux. Elle avait un assez grand nez, ce qui n'est jamais très bon pour les sports de combat.

    Elle avouait 30 ans et travaillait pour une société d'import / export avec l'Asie.

    Sa pratique des arts martiaux, notamment du karaté, n'était pas exceptionnelle pour une femme de son âge. Elle était exceptionnelle tout court, et très nettement supérieure à la mienne.

    Assez rapidement, je lui ai proposé d'enseigner à mes côtés, et de prendre des parts dans le dojo. Elle a aussitôt accepté, tout en conservant une activité dans sa société. J'ai rapidement eu des sentiments pour elle qui dépassaient l'admiration et le compagnonnage.

    Et comme ils semblaient partagés, au tout début de l'année 1975 elle s'est installée chez moi. Je l'ai demandée en mariage un mois plus tard, sans vraiment me rendre compte de ce que je faisais.

     

    Quand j'ai annoncé la nouvelle à ma cellule, c'était un peu comme si l'organisateur d'une réunion d'alcooliques anonymes annonçait à ses membres qu'il s'était subitement remis à boire trois bouteilles de whisky par jour. Et qu'il n'y voyait aucun problème.

    Je m'en rappelle bien, c'était un vendredi soir, jour de notre réunion hebdomadaire dans le local qui nous servait de club privé, dans un recoin de l'upper east side.

    L'atmosphère était feutrée, tapis épais et larges fauteuils Chesterfield, éclairages indirects. La pièce était empuantie par les cigares de certains Collecteurs, qui ne se préoccupaient guère des méfaits du tabac sur leur santé.

    Les cinq autres membres de la cellule étaient tous présents, avec leur marque maudite qui tournoyait au dessus de leur tête.

    Le responsable informel de la cellule était Kalanath Sovidiar, un indien originaire du Pendjab, âgé de plus de 600 ans :

    • Tu ne penses pas que tu aurais pu nous en parler avant de prendre ta décision, Lucien ? Me dit-il, plus proche de la colère que je ne l'avais jamais vu.

    • Je suis désolé, c'est venu spontanément, je n'ai pas réfléchi aux conséquences, dis-je légèrement honteux de ma légèreté. 

       

    Frida Galinia, une petite Italienne boulotte d'une cinquantaine d'années apparentes, qui avait quitté la Lombardie pour les États Unis en 1815, avait bien plus de mal à contenir sa colère :

    • Mais enfin Lucien, tu es stupide ou quoi ? Et moi qui pensais que tu étais raisonnable ! C'était trop beau, un Français raisonnable ! Et en plus tu vas épouser une pauvre fille qui n'est même pas informée de ta condition d'immortel ? Ne me dit pas que tu lui as parlé sans l'aval de la cellule !

    • Non, bien sûr, je n'aurais pas fait ça... dis-je en réalisant ce que je n'y avais même pas pensé.

     

    Un des principales obsessions des Collecteurs Maudits est de maintenir la population dans l'ignorance de notre condition. C'est même une des tâches principales des cellules, et la raison pour laquelle il est mal accepté par notre communauté qu'un Collecteur Maudit vive isolé. Dans le cas où un Collecteur souhaite se marier avec un humain ordinaire, il y avait tout un processus d'entérinement à respecter, organisé par sa cellule. Normalement.

     

    Luke O'Reilly, irlandais de souche comme le laissait supposer son patronyme, et qui ne semblait pas avoir dépassé la vingtaine, surenchérit :

    • Ouais, t'as déconné, mec, cette petite t'a retourné la tête.

    O'Reilly était très laconique, il l'est toujours aujourd'hui. Je le connais depuis plus de quarante ans, et c'est une des phrases les plus longues qu'il m'ait été donné d'entendre de sa part.

    • Il faut que tu nous la présente le plus vite possible, reprit Frida. Il est peut être encore temps de t'éviter une très grosse connerie.

     

    Dans les jours qui suivirent, je présentais Joan à tous les membres de la cellule, sous des prétextes divers. Je présentais Frida comme une amie éloignée de ma famille, Kalanath comme mon expert comptable, ce qui était d'ailleurs vrai, O'Reilly comme un membre du dojo qui venait de s'inscrire.

     

    Le rendez vous avec Frida fut glacial malgré les sourires de façade échangés autour d'un thé au gout amer. Celui avec Kalanath resta strictement analytique. Il questionna longuement Joan, comme s'il faisait le check-up d'un avion de ligne avant un décollage pour une destination inconnue, et probablement dépourvue de piste d'atterrissage. O'Reilly assista à un des cours de Joan sans un mot, et repartit du dojo après m'avoir adressé un grand sourire, les deux pouces levés en un signe universel d'approbation.
    Les deux autres membres de la cellule, Mary-Jo et Kenneth, qui étaient de jeunes Collecteurs tous les deux, ne furent pas aussi catastrophés que les autres à l'annonce de la nouvelle, peut être parce qu'ils formaient un couple stable depuis bientôt soixante ans, et qu'ils n'avaient pas changé d'un iota depuis le jour de leur rencontre. Notre diner à quatre dans leur appartement de Brooklyn se passa très bien. 

     

    Si Joan était étonnée de toutes ces connaissances sortant de nulle part qui voulaient la rencontrer, elle n'en montra rien.

    Elle se les mit tous dans la poche, à l'exception de Frida, qui ne se fit pas prier pour me le dire lors de la réunion qui suivit leur rencontre :

    • Il y a quelque chose qui ne colle pas, avec cette fille. Je comprends qu'elle te plaise, elle est charmante, elle est belle, intelligente. On pourrait se demander ce qu'elle te trouve, mais il y a autre chose. Elle n'a pas trente ans, elle est plus vieille que ça.

    • Que veux tu dire ? Tu as vu une marque maudite au dessus de sa tête ? Lui demandais-je.

    • Non, mais il y a quelque chose qui n'est pas clair chez elle. J'en mettrais ma main au feu.

       

    Comme son sentiment n'était partagé par aucun des autres membres de la cellule, nous mîmes cela sur le compte de sa méfiance légendaire.

    Comme il fallait l'unanimité de la cellule pour informer Joan de ma nature de Collecteur, je n'eus pas le droit de le faire. Je devais attendre que Frida change d'avis à son sujet. Autant dire que mes chances de révéler ma condition à Joan avant qu'elle ne se rende compte par elle même que je ne vieillissais pas étaient très minces. 

     

    Frida ne vint pas au mariage, au contraire de tous les autres.

     

    Ce fut une cérémonie très simple. La famille de Joan était réduite à la portion congrue, uniquement constituée d'une grand mère à moitié gâteuse et d'un frère célibataire aussi aimable qu'un inspecteur des impôts victime d'une rage de dents. 

    J'avais invité plusieurs amis Collecteurs de mes anciennes cellules, dont Amédée, qui accepta de faire le déplacement et qui en profita pour me faire très longuement la morale sur ma décision trop rapide. Les autres m'envoyèrent tous des cartes plus ou moins aimables. Plutôt moins, en général. Celle en provenance de Brisbane, émanant de ma seule relation sérieuse des soixante dix dernières années, était particulièrement piquante.

     

    Nous nous installâmes avec Joan dans un penthouse flambant neuf qui jouxtait Central Park, à quelques pâtés de maison du dojo. C'est un des avantages d'être Collecteur, on a pas vraiment de soucis de trésorerie. Les cellules mettent à disposition des jeunes Collecteurs n'ayant pas encore fait fortune, comme moi, tout l'argent dont ils peuvent rêver. Essentiellement pour nous éviter de glisser vers le crime et la mauvaise voie. C'était la première fois que je ponctionnais le pot commun aussi lourdement. Frida, qui était la trésorière de la cellule, a bien roulé un peu des yeux quand elle a vu le prix de l'appartement, mais c'était juste pour le principe. Au fond, elle était soulagée que je fasse appel à ses services. Et de toute façon l'appartement était acheté par une des nombreuses entités financières de la Cellule New-yorkaise, il n'était pas à mon nom. Une façon comme une autre d'éviter les problèmes de successions chez les immortels.

    Pour la première fois depuis très longtemps, j'étais vraiment heureux. 

     

     

    (à suivre)


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  • Chapitre 5

    Mais avant de vous raconter mes aventures New Yorkaises, il faut que je vous raconte un peu ma vie d'avant la guerre de 14-18.

    Je suis né à Melun, le 12 Avril 1879, dans une famille d'ouvriers. Mon père travaillait dans une teinturerie, métier éprouvant s'il en est, ma mère dans un atelier de couture. Mon père était vétéran de la guerre de 1870, et il est mort épuisé à l'orée du 20ème siècle, probablement empoisonné par les produits utilisés sur son lieu de travail. Fait rare pour l'époque, j'étais fils unique. Ma mère m'a raconté à demi mots qu'elle avait eu énormément de difficultés à concevoir un enfant, et qu'après ma naissance les médecins lui avaient dit qu'elle n'en aurait pas d'autre que moi. La grippe l'a emportée en 1912, à l'âge de 63 ans.

    Pour ma part, j'ai suivi une formation de compagnon du devoir dans la charpente dès l'âge de 12 ans. Je n'ai pas vraiment eu mon avis à donner sur mon choix de carrière, mon père m'a emmené chez un charpentier de la ville un beau matin de Septembre, et m'a laissé là en m'expliquant qu'un métier comme celui là, c'était de l'or en barres. Le charpentier m'a confirmé, après avoir vérifié que je n'avais pas le vertige en me faisant monter sur le faîte d'un toit, que j'avais les dispositions pour devenir son apprenti. À 16 ans j'étais aspirant, et je suis devenu compagnon l'année de mes 20 ans, avant de faire mon service militaire. En 1903, à Metz, je me suis marié à Jeanne, la fille de mon patron d'alors, dont j'étais follement amoureux. (Pas de mon patron, de Jeanne). L'année suivante, elle est morte en couches, ainsi que l'enfant à naître. Ça m'a presque détruit. J'avais 24 ans, et je pensais que ma vie était foutue.

    Dévasté par le chagrin, j'ai quitté Metz et je suis reparti dans un deuxième tour de France de compagnon. Je suis revenu à Melun six ans plus tard, chez ma mère qui n'avait plus guère d'autres ressources que celles que je pouvais lui apporter. À sa mort, j'ai vendu la petite maison de famille et j'ai acheté un appartement à Belleville, où j'avais trouvé de l'embauche chez un compagnon rencontré lors de mon second tour de France.

    J'étais trop vieux d'un an pour être réserviste au début de la grande guerre. J'ai fait le choix de me porter volontaire. Ça me semblait la chose à faire : je ne m'étais jamais remarié, je n'avais pas de famille à charge, j'étais en parfaite condition physique : je ne me voyais pas rester à l'arrière pendant que de jeunes pères de famille risquaient leur vie au front.

    Lors de mon dernier passage dans mon pays natal, j'ai pu constater que certains des ouvrages sur lesquels j'avais travaillé pendant mes années de charpentier étaient toujours en place. Ça m'a fait plaisir, de voir que mon travail m'avait survécu. C'est la règle dans notre corporation, et pour le moment je suis toujours dans les clous. Dans mes années post-guerre, j'ai travaillé par intermittence dans mon métier d'origine, histoire de partager mes connaissances et d'apprendre les techniques modernes. Je dois dire que c'est souvent décevant, on ne construit plus aujourd'hui comme on construisait hier, en tout cas plus avec les mêmes principes de durabilité. Heureusement qu'il reste des Églises à rénover. (Je sais que je passe pour un vieux con en écrivant des choses pareilles, mais bon, j'ai l'âge.)

    Je vous raconte tout ça pour une raison : la chose la plus difficile pour nous autres les Collecteurs Maudits, c'est de résister à la tentation d'épouser les gens qu'on aime. Souvent, on tourne mal, on devient des Vampires Noirs à la perte d'un époux ou d'une épouse, que ce soit dans un accident, de maladie ou, pire encore, de vieillesse. C'est pour cette raison que l'on évite de s'attacher, et que l'on encourage les liaisons entre Collecteurs Maudits. Ce qui a d'autres inconvénients.

    Je n'avais pas trop ce problème, jusqu'en 1974. La perte de Jeanne m'avait laissé une plaie au fer rouge dans l'esprit, et la blessure, même estompée, est toujours présente au moment où j'écris ces lignes. Les vieux sont souvent sensibles, c'est vrai, et je ne fais pas exception.

    Inconsciemment ou pas, je ne me suis jamais attaché à aucune femme après Jeanne. J'ai eu des aventures, notamment à Brisbane, mais je ne me suis plus jamais mis en ménage, jusqu'à Joan.

    Et non, je ne pense pas avoir été influencé par la proximité sémantique de leurs prénoms. 

     

     

    (à suivre)

     

     


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  • Chapitre 4

     

    Quelques années plus tard, lors d'une belle nuit de l'été 1921, j'ai collecté ma première âme. J'avais quitté mon emploi de charpentier depuis déjà quelques années. Les membres de ma cellule m'avaient encouragé à reprendre les études, à diversifier mes activités et mes centres d'intérêts en prévision de la très longue vie qui m'attendait. À cette époque j'étais étudiant à la Sorbonne, j'étudiais les sciences naturelles.

    Je me suis fait attaqué par deux détrousseurs munis de couteaux alors que je rentrais chez moi après une soirée arrosée. J'ai été bête, plutôt que de donner mon portefeuille, je les ai envoyé paître : ils se sont jetés sur moi, m'ont poignardé, à mort pensaient-ils, et dans la mêlée qui s'en est suivie l'un d'entre eux s'est retrouvé avec son couteau planté dans le cœur, et moi au bout du couteau.

    Il m'est difficile de décrire la sensation que cela procure. Pour l'avoir expérimenté par la suite, c'est comme une longue décharge électrique, mais dans une version bien plus agréable : j'ai eu l'impression que du feu coulait dans mes veines, que mon esprit était affuté comme une lame de rasoir, que je pouvais courir un marathon avec mes chaussures de ville, en alternant des bonds de quinze mètres et des entrechats.

    À mes pieds, ma victime, un gaillard qui devait avoir une vingtaine d'années, semblait avoir vieilli prématurément : ses cheveux étaient blancs, sa peau fripée, ses yeux laiteux. Je m'y attendais, ma cellule m'avait prévenu des conséquences secondaires de la « collecte ».

    J'ai suivi les consignes de ma cellule : j'ai travaillé sur ma respiration, je me suis retenu (de justesse) de me lancer à la poursuite du second agresseur, et je me suis enfui. 
    C'est la procédure, pour nous autres. On évite si possible les systèmes judiciaires, et surtout les systèmes carcéraux. Notre justice, c'est l'Ordre. Ma nouvelle cellule d'accueil était pré-désignée depuis longtemps, c'était Sao Paulo, au Brésil. En prévision de ce qui ne pouvait pas manquer de se produire un jour ou l'autre, Isadora avait commencé à me donner des cours de Portugais, j'avais déjà un jeu de papiers Brésiliens en règle. Tout ce qui me restait à faire, c'était d'informer Amédée, qui avait pour tâche de vérifier que je n'avais pas pris la mauvaise voie, et de partir pour le Brésil avec sa bénédiction et une lettre de recommandation à l'intention de ma nouvelle cellule.

    Je n'ai pas pu revoir Isadora, l'Amiral ou Michel-Henri avant de nombreuses années, même si nous avons toujours échangé par courrier.

    Mon intégration à Sao Paulo a été difficile au début, mais c'est normal : les nouveaux arrivants dans les cellules sont toujours évalués avec suspicion, vu qu'en général ils ont quitté la précédente pour des motifs plus ou moins avouables.

    Je suis resté 12 ans au Brésil. J'ai notamment traqué un très dangereux Vampire Noir qui officiait dans la jungle Amazonienne depuis des siècles en toute impunité. En compagnie d'un sorcier de l'Ordre qui avait demandé le concours de notre cellule. Je me suis également formé à la maçonnerie, et j'ai obtenu un diplôme d'ingénieur des ponts et chaussées. En 1933, j'ai de nouveau été impliqué dans une rixe, cette fois ci dans un cabaret, et l'arme que j'ai retourné contre mon assaillant à bout touchant était un Luger. Son propriétaire était un Nazi Allemand en villégiature.

    J'ai donc été contraint de m'enfuir une nouvelle fois, destination ma nouvelle cellule de repli, qui était encore sur un autre continent : Brisbane, Australie. Ce fut également ma plus petite cellule, nous n'étions que deux. Mais le deuxième membre valait le coup d'oeil. Cette fois ci j'en suis reparti de mon plein gré sans avoir fauté au début de la seconde guerre mondiale, pour m'engager dans les Forces Françaises Libres. J'avais très mal pris la montée du nazisme en Allemagne, j'avais l'impression que les quatre années de la grande guerre n'avaient servi à rien. Cette seconde guerre mondiale était pour moi un affront personnel.

    Au cours de ce conflit, j'ai collecté trois âmes supplémentaires, et je ne peux pas dire que c'était involontaire à chaque fois. Je suis passé tout près de la correctionnelle, et l'Ordre s'est intéressé à moi de très près pendant les années qui suivirent la guerre. Années que j'ai passé à Moscou comme attaché militaire auprès de l'ambassade de France. Jusqu'en 1948, où j'ai disparu volontairement après un corps à corps qui s'est mal terminé avec un membre du MGB, l'ancêtre du KGB.

    Je suis passé de nouveau sous les radars, et j'ai rejoint Tokyo, où j'ai passé 26 très belles années à essayer de maîtriser les arts culinaires locaux. J'en ai également profité pour me former ou me perfectionner dans plusieurs arts martiaux (Ju-Jitsu, Kendo, Aïkido, Bo-Jutsu, Karaté).

    En 1974, un Yakusa m'a cherché des noises et je l'ai tué à mains nues. Le contact physique au moment du coup était suffisamment long pour que je collecte son âme, ce qui était assez inattendu, et assez inédit. Mais de toutes façons il était temps de changer d'air, ma teinture grise ne donnait plus vraiment le change sur mon âge supposé. Autour de moi, mes amis qui n'étaient pas des collecteurs vieillissaient. Moi pas. 

    En 1974, j'ai donc débarqué à New York, où j'ai retrouvé une cellule de 6 membres, la plus importante en nombre depuis celle de Paris.

    Quelques mois plus tard j'ai rencontré Joan, et c'est là que les ennuis ont commencé. Oui, parce que jusque là, j'avais eu une vie plutôt tranquille, en fait. C'est juste que je ne le savais pas.

     

    J'étais passé au travers depuis tellement longtemps que j'ai inconsciemment dû baisser la garde. Pourtant, tout le monde m'avait prévenu, c'était le principal danger qui me guettait.

    Mais c'est arrivé quand même : je suis tombé amoureux.

    J'ai fait fi de tous les bons conseils de ma cellule New Yorkaise, et j'ai épousé Joan en 1975. 

     

    (à suivre)


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  • Chapitre 3

     

    Le lendemain, je fis une grasse matinée, et je ne me levai qu'à neuf heures passées, peu de temps après le soleil. Je décidai d'aller chercher de l'embauche, même s'il faisait un froid de canard.

    À midi, j'avais trouvé un nouveau patron, l'ancien n'étant jamais revenu de la guerre, disparu au combat. Il me dit de revenir le lendemain pour prendre une équipe en mains, et me demanda si je connaissais d'autres charpentiers qui cherchaient du travail, il lui manquait une douzaine d'hommes pour honorer ses chantiers. Je lui répondis par la négative.

    Je passai l'après midi à retrouver d'anciennes connaissances, à échanger avec elles les mauvaises nouvelles de la guerre : les invalides, les morts, les disparus, ceux qui attendaient la démobilisation, ceux dont on était sans nouvelles. J'avais un peu le moral dans les chaussettes, au moment d'aller retrouver Amédée de La Rochefendre pour dîner. Les bonnes nouvelles ne sont pas légion en temps de guerre.

    Son hôtel particulier était à une demi heure de marche, il faisait bien froid une fois la nuit tombée, mais je m'y rendis à pied.

    La demeure était imposante et bien entretenue, un hôtel particulier digne d'un Baron. Un valet m'accueillit dans le vestibule, et je lui remis mon manteau.

    Il m'introduisit au salon principal, pièce un peu surchargée à mon goût en dorures et autres moulures. Amédée, toujours aussi élégant, était en compagnie de trois autres personnes : une superbe jeune femme brune au regard acéré, habillée à la dernière mode, jupes longues foncées, corsage blanc et cardigan vermillon ; un Vice Amiral grisonnant au physique avenant dans son bel uniforme ; et un tout jeune homme en habits du dimanche assez simples, comme les miens, qui ne devait pas avoir plus de quinze ans.

    Les quatre compères avaient tous une ombre noire qui ondulait au dessus de leur tête.

     

    Amédée m'accueillit chaleureusement :

    • Ah, Lucien, bonjour, bienvenue, comment se passe ce retour à la vie civile ?

    • Très bien Amédée, j'ai trouvé du travail, je commence demain.

    Certains des convives échangèrent un regard surpris, et la jeune femme eut un sourire qui m'a alors semblé presque cruel à mon égard.

    • C'est bien, dit Amédée. Mais laissez moi vous présenter mes convives, dit-il tout en me présentant successivement ses invités :

      Mademoiselle Isadora de Lisopaes, qui nous vient du Portugal, le Vice-Amiral Gédéon de Latour, qui va quitter le service actif à la fin du mois, et Michel-Henri Guillotin, qui est le secrétaire de notre cellule.

    • Le secrétaire ?

    • Oui, ne vous arrêtez pas à son âge apparent, dit Amédée en prenant soin de refermer la porte du salon. Vous avez bien remarqué quelque chose en entrant, je suppose ?

    • Oui, vous avez tous une ombre noire au dessus de la tête, c'est ça ? Demandais-je.

    Dans un petit sourire, Michel-Henri Guillotin répondit :

    • C'est bien ça. Et pour ce qui est de mon âge apparent, j'ai 127 ans, je suis né pendant la révolution, la vraie, pas celle de 1848, ni celle de 1830. Je suis mort à 14 ans.

    • Vous ne les faites pas ! Fut la seule chose que je trouvai à dire, sans trop savoir s'il ne faisait pas 14 ans ou s'il ne faisait pas 127 ans. Il ne faisait ni l'un ni l'autre.

    Avant que je puisse me rattraper, Isadora de Lisopaes prit la parole :

    • Pour vous éviter tout faux pas, je vous préviens que je ne réponds jamais aux questions sur mon âge, je me contente juste de dire que j'ai bien connu Hernan Cortès.

    Le vice-Amiral pris la parole :

    • Et c'est bien naturel ma chère. En ce qui me concerne, je suis né en 1612 et j'ai fait carrière dans la Royale. Je termine cette année ma huitième carrière dans la Marine. Sous des noms différents à chaque fois, bien entendu. Tous les 30 ans je prends ma retraite et je me réengage quelques années plus tard. 

    Amédée reprit la parole :

    • Mais asseyez vous, que nous fassions plus ample connaissance comme des êtres civilisés, je vous en prie.

    Nous nous installâmes tous dans de confortables fauteuils, le valet fut appelé, il servit le champagne et disposa quelques canapés sur la petite table centrale, avant de reprendre congé.

     

    • Bien, reprit Amédée, vous semblez prendre toutes mes révélations d'hier plutôt bien, je dois dire, mais je suppose que vous avez des questions, Lucien ?

    • Oui, Amédée, je dois dire que je suis intrigué par la fin de notre conversation d'hier après midi. Vous m'avez dit que les Collecteurs Maudits était immortels mais pas invulnérables. Mon expérience personnelle semble prouver le contraire. J'ai quand même pris un obus dans le buffet qui aurait dû m'éparpiller en petits morceaux, et je suis toujours là pour en parler...

    Amédée se tourna vers Isadora, qui reprit la parole, d'une voix grave où perçait un très léger accent Portugais :

    • Nous sommes quasiment invulnérable à tous les dangers physiques, hormis une exposition prolongée au feu. 

      Elle poursuivit :

    • Mais il existe d'autres façons de mettre hors d'état de nuire un Vampire Noir, bien plus horribles que le feu, comme la noyade en caisson. Il existe également une procédure de bannissement, ou plutôt de transfert forcé. Elle est mise en œuvre par une caste de Sorciers dont l'unique tâche consiste à éliminer les Vampires Noirs. Ils utilisent parfois le feu, mais le plus souvent ils utilisent le transfert de la malédiction pour éliminer un Collecteur qui perd le contrôle et prend la mauvaise voie. À condition d'avoir un receveur volontaire, en général un membre de sa famille. Si il n'y a pas de receveur volontaire, parfois c'est un des Sorcier de l'Ordre qui prend le fardeau. C'est mon cas. Je suis une ancienne Sorcière de l'Ordre. 

    • Pourquoi ancienne, vous vous êtes sacrifiée et vous n'avez pas pu rester dans votre Ordre ?

    • C'est notre loi. Je suis toujours en contact avec l'Ordre, mais je ne peux plus en faire partie. On ne peut pas être Chasseur et Gibier potentiel en même temps.

    • Parce qu'ils vous chassent, maintenant ? Lui demandais-je.

    • Non, pas pour le moment, je suis encore sur la bonne voie, répondit-elle dans un sourire triste.

     

    Amédée reprit la parole :

    • Avant de poursuivre ces révélations, je souhaite porter un toast à Lucien, comme le veut la coutume. Il fait désormais partie des nôtres, puisse t-il choisir la bonne voie !

    Les autres convives levèrent leurs verres, et tous portèrent un toast en répétant « puisse t-il choisir la bonne voie ».

    Ma question suivante était toute trouvée.

    • Vous pouvez me parler de cette bonne voie ? De quoi s'agit-il ?

    Amédée me répondit :

    • Je suppose que vous avez déjà deviné une partie de l'explication : pour nous, les Collecteurs Maudits, il existe deux voies : le chemin de la vie et le chemin de la mort.

      Le chemin de la vie, c'est le renoncement à la collecte, sauf en cas de légitime défense ou d'actes de guerre. Ce n'est pas la voie de la facilité, surtout lorsqu'on a gouté à sa première âme. Cette voie permet en théorie une longue vie, mais une vie difficile, car trouver un sens à une vie dépourvue de mort et de vieillissement n'est pas facile. Surtout quand l'amour s'en mêle. Fort heureusement, nous ne pouvons plus procréer après notre première mort. C'est pour cette raison que j'étais soulagé lorsque vous m'avez dit ne pas avoir d'enfants hier : il n'y a rien de plus terrible que de voir ses enfants mourir de vieillesse ou d'accident, sans pouvoir rien y faire.

    Le visage grave des trois autres convives semblèrent confirmer ses propos. Il reprit :

    • L'autre chemin, c'est la voie de la mort. Ceux qui la choisissent se lancent à corps perdu dans la collecte d'âmes. Ils perdent parfois la raison, dans ce cas le plus souvent l'Ordre les retrouve pour mettre fin à leurs exactions. Ils nous arrive de les aider, car nous sommes les seuls à pouvoir identifier avec certitudes un Collecteur Maudit sur le champ, grâce à sa marque maudite. Les Sorciers de l'Ordre n'en sont pas capables instantanément, il ne peuvent y parvenir qu'après un rituel complexe. 

    Isadora prit la suite :

    • Mais d'autres fois, la seule façon de se débarrasser d'un Vampire Noir prudent, et il y en a, c'est d'attendre qu'il transmette sa malédiction. C'est ce qui vous est arrivé. On pense d'ailleurs savoir qui était celui qui vous a transmis sa malédiction, il n'y avait pas beaucoup de Vampires Noirs Allemands en activité sur le champ de bataille en 1916. Et celui auquel on pense semble avoir disparu de la circulation à ce moment là. 

    Le Vice-Amiral enchaina, d'une belle voix habituée au commandement :

    • Ce qu'il faut savoir, c'est que chaque âme absorbée augmente la force vitale du Vampire. Les suiveurs de la voie de la mort sont souvent immensément puissants. Les plus anciens adeptes de cette voie traquent de façon prudente, jamais dans la même ville. Quand il en ont l'occasion, ils attaquent les Sorciers de l'Ordre esseulés, qui sont pour eux des proies de choix.

    • Ils n'essaient pas de s'attaquer aux autres Collecteurs ?

    • Non, il est impossible de prendre l'âme d'un Collecteur, car il est déjà mort, répondit Isodora.

     

    Ça faisait beaucoup d'informations, en quelques jours, me dis-je à ce moment là. Mais ce n'était pas fini.

    Michel-Henri Guillotin pris ensuite la parole d'une voix douce d'adolescent :

    • Je fais de la recherche depuis plus de 80 ans sur les origines de notre affliction, c'est mon principal centre d'intérêt. Je suis un peu le chercheur de la cellule Parisienne.

    • La cellule ?

    • Oui, les Collecteurs qui choisissent la voie de la vie sont organisés en cellules. Tu as là devant toi toute la cellule Parisienne, qui compte 4 membres et nous l'espérons peut être bientôt 5.

      Nous correspondons avec toutes les autres cellules réparties sur le globe et nous échangeons des informations sur nos recherches.

    • Des recherches sur les adeptes de la voie de la mort ?

    • Oui mais pas seulement, nous travaillons surtout à trouver une solution pour nous débarrasser de la malédiction sans avoir à la transmettre à quelqu'un d'autre. 

    • Parce que c'est possible ?

    • Pas pour l'heure, non. C'est un travail de longue haleine, qui demande surtout à retrouver des traces de nos origines. La genèse des Collecteurs Maudits se perd dans la nuit des temps. Nous ne sommes pas très nombreux, il n'existe que quelques centaines de lignées répertoriées, et a priori aucune ne nait spontanément. Nul ne sait qui les a créées à l'origine, ni pourquoi. Même s'il est probable que la volonté était de créer une race de super-guerriers immortels.

    Il reprit après un temps d'arrêt :

    • Il y a des chercheurs qui pensent que les Collecteurs ont été créés pendant la troisième dynastie de l'ancien empire d'Égypte, d'autres sont plutôt en faveur de la Chine ancienne, avant la dynastie Xia, et d'autres mettent leur main à couper que ça date de la période d'Uruk chez les Sumériens. Il y a même une théorie pour mettre ça sur le dos des Olmèques, mais elle est très minoritaire. Tout ce que l'on sait avec une quasi certitude, c'est que les Collecteurs ont été créés à l'aide de sacrifices humains, par un ou des sorciers qui n'ont laissé aucune trace de leurs connaissances. Aujourd'hui, hormis le feu, il n'existe pas d'autre solution que la mort de l'hôte pour se débarrasser de la malédiction, et encore, à condition que quelqu'un la récupère.

    • Pourquoi le feu n'est il pas utilisé ? C'est si compliqué que ça à mettre en œuvre ?

    Un voile passa dans le regard de Michel-Henri. C'est Isadora qui me répondit :

    • Dans la pratique, le feu est une méthode quasiment impossible à mettre en œuvre. Il faut plusieurs heures d'exposition au feu pour qu'un vieux Vampire soit tué. Il faut le jeter dans un volcan en activité ou dans un haut fourneau et s'assurer qu'il n'en sorte pas, c'est très compliqué, et très dangereux, surtout pour les Vampires les plus anciens, qui ont des capacités physiques que tu ne peux pas imaginer. C'est pour cette raison que l'Ordre privilégie le transfert ou la noyade.

    • La noyade ? Ça peut tuer un Vampire ?

    • Non, soupira Michel-Henri. Mais il n'est pas facile de sortir d'un triple caisson de plomb balancé au fond de l'océan. Surtout lorsqu'on alterne entre noyade et résurrection toutes les deux ou trois minutes...

    • Quelle horreur !

    • Je ne te le fais pas dire.

     

    Voyant que je commençait à donner de la gîte sous le poids des informations, Amédée mis fin à l'exposé de Michel-Henri. Il lui dit qu'il aurait bien d'autres occasions de parfaire mon éducation, que l'essentiel avait été dit, et qu'il était grand temps de passer à table.

    À mon grand soulagement. 

     

    (à suivre)


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  • Chapitre 2

     

    J'ai été l'un des premiers démobilisés de ma compagnie, vu que j'étais volontaire et que j'avais fait toute la guerre, depuis Août 14. Je suis arrivé un peu avant midi gare de l'Est, le 1er Décembre 1918, en provenance de mon centre démobilisateur, muni d'un pécule d'un peu plus de 1000 Francs, ce qui n'était pas rien, mais pas une fortune non plus. Sac contenant mes maigres possessions à l'épaule, j'étais vêtu de vêtements civils dépareillés qui me donnaient une allure d'épouvantail et qui ne passaient pas inaperçus dans le hall de la gare, dans lequel se pressaient les voyageurs dans un capharnaüm organisé.

    J'étais impatient de retrouver mon petit appartement de Belleville. Je n'étais pas trop inquiet pour mon avenir, ce n'était pas le travail qui manquait dans la charpente. Mais j'étais un homme différent de celui qui était parti quatre ans plus tôt, je me doutais bien que le retour à la vie civile serait délicat. J'étais toujours assez circonspect sur mes aventures des deux dernières années, je ne savais toujours pas si j'avais été touché ce jour de Juillet 1916 par une grâce qui m'avait ignoré jusque là avec ostentation, ou bien si j'étais complètement siphonné.

    Je cheminais vers la sortie quand j'aperçus un vieux Monsieur qui se dirigeait vers moi et essayait d'attirer mon attention en agitant sa canne. Il était richement vêtu, barbichu, petit et rondouillard, mais ce qui a retenu mon attention, c'est l'espèce d'ombre noire qui planait au dessus de sa tête. Je regardai autour de moi : personne ne semblait s'en émouvoir, alors que c'était tout de même assez spectaculaire.

    Il s'arrêta à moins d'un mètre de moi et me dit :

    • Jeune homme, il faut que je vous parle. Je me présente, Baron Amédée de La Rochefendre. Vous êtes libre pour déjeuner ?

    • Je... oui, répondis-je, intrigué par le bonhomme et fasciné par l'ombre compacte d'une trentaine de centimètres qui tournoyait au dessus de son crâne.

    • Très bien, suivez moi, dit il en se retournant en direction de la sortie, avant de me lancer derrière son épaule : Et comment vous appelez vous, jeune homme ?

    • Sergent Duchamp. Lucien Duchamp, répondis-je machinalement, le regard fixé sur l'ombre mouvante au dessus de la tête d'Amédée de La Rochefendre.

    • Et bien, Sergent Duchamp Lucien Duchamp, venez ! je connais un restaurant pas très loin d'ici où nous pourrons discuter.

    Je le suivis. Il ne faut jamais refuser un repas gratuit, c'est une des règles essentielles d'une vie réussie.

     

    Un peu plus tard, alors que nous commencions nos agapes dans un salon privé d'une grande et luxueuse Brasserie, après que les serveurs nous aient laissé devant trois plats géants de fruits de mer et de cochonnailles, Amédée entama la discussion qui allait changer ma vie. L'ombre était toujours au dessus de sa tête, et j'étais toujours le seul à la voir. Je voulais bien croire au flegme légendaire des serveurs Parisiens, mais il y avait quand même des limites.

    • Alors, comment êtes vous mort ? Baïonnette, sabre ou couteau ? Peut être étranglé au fond d'une tranchée ?

    D'abord interloqué par son entrée en matière, je lui demandai :

    • Mais qu'est-ce qui vous fait croire que je suis mort au combat ?

    • L'ombre, mon cher, l'ombre qui plane au dessus de votre tête, que vous ne pouvez pas voir vous même, comme je ne peux pas voir la mienne. Le vieil homme, qui s'apprêtait à attaquer une huitre énorme, la reposa intacte dans son assiette et soupira : 

    • Écoutez Lucien, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Je commence par laquelle ?

    • Commencez par la mauvaise, c'est préférable, je suppose, lui répondis-je.

    Il me lança un regard en coin et me dit :

    • Vous êtes maudit, Lucien, vous êtes ce qu'on appelle chez nous un Collecteur Maudit, ou de façon moins aimable un Vampire Noir. Comme moi.

    • Qu'entendez vous par là ? Lui demandais-je, heureux d'avoir trouvé quelqu'un de plus siphonné que moi.

    • Vous êtes immortel, comme vous avez probablement eu l'occasion de vous en rendre compte au cours de cette guerre. La personne qui vous a tué s'est transformée en poussière blanche et vous a transmis sa malédiction.

    J'étais sidéré. Deux ans étaient passés depuis que la baïonnette du fantassin Allemand m'avait transpercé le cœur, avant qu'il ne se transforme en poussière, et que je revienne pour la première fois du néant. Je n'avais jamais raconté cette histoire à personne.

    • C'était un coup de baïonnette en plein coeur. Je croyais que j'avais perdu la tête. 

    • Non, jeune homme, vous n'avez pas perdu la tête. C'est bien pire que ça. Vous avez perdu la vie, et vous avez aussi perdu la mort. C'est un destin bien cruel, croyez moi. 

    Le contenu de mon assiette, si attrayant il y a encore quelques minutes, avait perdu tout son attrait.

    • Et quelle est la bonne nouvelle ? Demandais-je avec un peu d'espoir.

    • La bonne nouvelle, c'est que je vous ai trouvé, et que vous n'allez pas passer les prochaines années à vous demander pourquoi vos blessures se soignent instantanément ni pour quelle raison vous ne vieillissez plus... Laissez moi vous raconter mon histoire, vous me direz si votre aventure et la mienne présentent des similitudes. Mais d'abord mangeons un peu, ne laissons pas ces huitres chauffer, ce serait dommage. 

       

    Nous attaquâmes nos fruits de mer avec conviction.

    Amédée me servit un grand verre de vin blanc, un Bourgogne qu'il avait choisi avec grand soin sur la carte des vins. Il s'en servit également un grand verre avant de reprendre :

     

    • Je suis devenu Collecteur en 1429, à l'âge avancé de 62 ans. Je n'ai jamais su qui m'avait égorgé, ça s'est fait de dos, comme souvent dans ces affaires là. J'ai bien quelques soupçons, mais bref, ce n'est pas le sujet. C'était dans mon château, près de Mâcon. Je me souviens bien de la douleur, de la vie qui quitte mon corps, du néant. Puis un grand éblouissement, avant de me retrouver à terre dans une marre de sang, avec une épouvantable brulure à la gorge. Quand je me suis relevé, les dalles étaient couvertes de poussière blanche, tout autour d'une tenue de serviteur. À proximité se trouvait une dague ouvragée. Mon pourpoint était gorgé de sang, mais je n'avais aucune blessure à la gorge. Alors, reprit-il avec l'oeil qui frisait, ça vous parle ?

    Je lui répondis par l'affirmative et je lui racontais en détail les évènements survenus au Fort de Souville.

     

    À la fin de mon récit, auquel j'avais ajouté le casque troué, l'obus dans les gencives et mes autres blessures, il reprit :

    • C'est de cette façon que se transmet la malédiction : il faut un contact direct entre le tueur et le tué au moment de la mort. Ça peut se faire à mains nues, dans le cas d'un étranglement ou d'un étouffement, mais le plus souvent ça se fait avec une arme blanche. Ça ne peut pas marcher à distance. Ça peut fonctionner avec une arme à feu, mais uniquement à bout touchant, ce qui est compliqué avec le recul. J'en ai connu certains qui faisaient ça avec l'arme enfoncée dans la bouche de leur victime pour être certains du résultat.

    • Nos agresseurs sont donc des Collecteurs qui voulaient mourir ? Une sorte de suicide ?

    • Non, non, pas du tout, dit Amédée avec un sourire triste. La transmission de la malédiction n'est pas l'objectif recherché, en général. On ne sait pas si c'est le hasard ou autre chose. Certains pensent que le Collecteur transmet sa malédiction quand il a atteint son quota d'âmes. Certains sorciers ont essayé de déterminer si il s'agissait d'un nombre fixe, et ont conduit des expériences honteuses sur le sujet, mais on sait juste que ceux d'entre nous qui transmettent leur malédiction le plus rapidement ont tout de même besoin d'avoir collecté un minimum de 300 âmes. Pour d'autres c'est beaucoup plus, et à vrai dire on ignore si certains d'entre nous ont vraiment une limite. Ça dépend des individus. 

    À ces mots, je vis qu'il frissonnait légèrement. Après un petit silence, il reprit :

    • Mais dites moi, mon garçon : avez vous tué quelqu'un à l'arme blanche depuis votre transformation ?

    Je n'eus pas besoin de réfléchir pour lui répondre :

    • Non, j'ai tué des ennemis, mais uniquement à une certaine distance, et toujours avec des balles.

    • Je vous posais la question, mais je connaissais déjà la réponse, dit Amédée. Voyez-vous, lorsque nous collectons une âme avec une arme en contact direct de notre victime, on l'absorbe. Et si vous aviez déjà absorbé une âme, vous vous en souviendriez, et je l'aurais vu. 

    • On absorbe les pensées, et les souvenirs de la victime ? Demandais-je, avec effroi.

    • Non, non, rien de tel. Juste sa vie, son âme, sa force vitale, appelez ça comme il vous plaira. Beaucoup de Collecteurs ne peuvent plus s'empêcher de collecter, une fois qu'ils ont découvert cette faculté, c'est comme une drogue. Ce sont eux qui sont responsables de l’appellation terrible de Vampire Noir. Cette absorption donne un supplément de vie, de force, d'énergie vitale. C'est une sensation extraordinaire de puissance, mais terriblement dangereuse car terriblement addictive.

     

    À cet instant, le directeur de la Brasserie fit irruption dans notre salon pour nous saluer. Enfin, pour saluer celui qu'il appelait « Baron », c'est à dire Amédée. Amédée se montra cordial avec notre hôte, le rassura sur la qualité des mets fournis que nous n'avions guère entamés, et mis quelques minutes à se débarrasser de l'importun.

     

    Une fois à nouveau seuls, il me resservit une rasade de Pouilly Fuissé et reprit :

    • La collecte d'âme est très dangereuse, surtout lorsqu'elle se fait rapidement, à intervalles très rapproché. C'est un peu comme les effets d'une drogue, ça rend à moitié fou. Ces Vampires Noirs laissent en général sur leur chemin tellement de cadavres que ça devient un jeu d'enfant pour les retrouver.

    • Parce qu'il y a quelqu'un qui les cherche ? M'étonnai-je.

    • Oui, nous sommes immortels, mais pas invulnérables. Mais je vous parlerai de ce sujet une autre fois, vous avez déjà pas mal de choses à digérer. Je vous propose de venir diner chez moi demain soir, nous pourrons terminer cette discussion, et j'en profiterai pour vous présenter à la cellule locale. 

    Malgré mes relances, il ne discuta plus des Collecteurs Maudits jusqu'à la fin du repas, que nous conclûmes par un succulent baba au rhum.

    Il paya la note, je ne me fis pas trop prier pour accepter vu qu'il m'avait invité. Alors que nous nous séparions et qu'il partait de son côté, d'une démarche rendue hésitante par la bonne chère, le Bourgogne et le Rhum, je me rendis compte que j'avais oublié pendant tout le repas l'ombre qui le surplombait. Elle était toujours là, à tournicoter autour de la tête d'Amédée.

     

     

    Son adresse dans la poche, je suis reparti vers mon appartement, que je n'avais guère fréquenté au cours des dernières années, hormis pour quelques très rares permissions.

    Je mis un peu de temps à digérer ce repas, comme le Baron l'avait prédit. Non pas que la nourriture était mauvaise, mais le contenu de la conversation m'était resté sur l'estomac.

    Bizarrement je n'ai pas été tenté de réfuter d'un bloc toutes les révélations du vieil Amédée. Il ne pouvait pas avoir deviné la poussière blanche et l'uniforme vide, et je savais bien qu'il y avait quelque chose qui clochait chez moi depuis ce funeste jour de Juillet 1916. Je ne pouvais pas non plus occulter sa « trace maudite », comme il l'avait nommée pendant le repas. Et je n'avais pas vraiment envie de finir chez les fous. Amédée ne m'avait pas expliqué ce qu'il advenait de ceux d'entre nous qui perdaient la boule, mais son regard avait été assez éloquent.

    Il était d'ailleurs très fort dans la communication non verbale, Amédée. J'avais bien vu son soulagement lorsque je lui ai appris que j'étais veuf et sans enfants, il a même ajouté que c'était une bénédiction. Mon avis sur la question n'était pas aussi tranché que le sien, mais comme il m'était sympathique je ne l'avais pas contredit.

    Mais en y réfléchissant un peu, la perspective de voir sa famille vieillir et mourir devant soi n'avait il est vrai rien de réjouissant.

    Cette nuit là, alors que j'avais retrouvé ma gardienne, qui devait encore être en train de crier des alléluias dans sa loge suite au miracle de mon retour, mon petit deux pièces au troisième étage d'un immeuble doté de l'eau courante m'est apparu comme étranger. J'eu beaucoup de mal à trouver le sommeil. 

     

    (à suivre)


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  •  

    Je vais vous raconter mon histoire, vous êtes libre ou non de la croire.

    Mon nom est Lucien Duchamp. Je suis né en 1879. Je sais, j'ai 140 ans. Je devrais être mort depuis belle lurette.

    C'est justement l'objet de mon récit.

    J'ajoute que j'ai la physionomie d'un homme qui s'approche de la quarantaine. Voyez vous, je suis devenu immortel en 1916, pendant la grande guerre, le jour où je suis mort pour la première fois.

     

    Chapitre 1

     

    C'était le 11 Juillet 1916, au Fort de Souville, près de Verdun. Un soldat allemand m'a mis un coup de baïonnette en plein cœur, au cours de ce qui était la dernière grande offensive Allemande de la bataille. Et je suis mort sur le coup.

    Mais mon bourreau était un Mörder Überlebender, ce qui peut se traduire par Tueur Survivant en Français. Nous avons beaucoup d'autres noms, c'est un peu une marotte, pour nous autres. J'ai appris plus tard que nous étions le plus souvent désignés comme des Vampires Noirs ou des Collecteurs Maudits par les quelques personnes qui connaissent notre existence. Des sorciers. Mais j'y reviendrai. D'abord, ma mort.

     

    Je suis mort, ce matin là, d'un coup de baïonnette en plein cœur, disais-je. Je me souviens qu'une douleur a explosé dans ma poitrine, a irradié dans tout mon corps, puis le temps s'est arrêté, et, pendant quelques instants, qui m'ont semblé une éternité, j'ai sombré dans le néant. Qui n'est pas un endroit que j'affectionne, ni que je recommande.

    J'étais étendu sur le sol dans la boue, mort. Et puis il y a eu comme un flash, j'ai ressenti une grande brûlure dans la poitrine, j'ai ouvert les yeux, craché du sang, j'ai essayé de me relever tant bien que mal. Le combat faisait rage autour de moi, mais j'ai tout de suite remarqué l'uniforme qui se trouvait à mes pieds. Un uniforme Allemand complet, avec bottes, casque à pointe, cartouchière, un fusil Mauser à la baïonnette ensanglantée, et de la poussière. Beaucoup de poussière blanche, mais aucune trace du soldat qui venait de me tuer.

    Sur le coup, je n'ai pas beaucoup eu le temps de réfléchir, car j'étais à découvert, et j'ai pris une balle dans la tête qui m'a envoyé illico faire un second tour au Royaume des ombres. Ç'a été la même chose, quelques secondes de néant, un grand flash, sauf que cette fois la brulure était au niveau de la tête, ça m'a fait un mal de chien. Cette fois je ne me suis pas relevé, j'ai rampé. Dès que je suis arrivé à un abri relatif, j'ai enlevé mon casque, qui était troué de part en part. Même si je n'avais pas fait de grandes études de mathématiques dans ma première vie, j'avais tout de même l'intuition pratique que le chemin le plus court entre deux points était la ligne droite. La balle, selon toute logique, avait donc traversé mon crâne. J'avais bien la tête couverte de sang, d'esquilles d'os et d'autres matières dont je ne préférais pas imaginer la provenance, mais je n'arrivais pas à trouver avec mes doigts les points d'entrée ou de sortie de la balle qui avait dû me trouer la caboche. Je n'y comprenais rien. Puis je me suis souvenu du coup de baïonnette que j'avais reçu en plein cœur un peu plus tôt. Ma capote était couverte de sang, et déchirée au niveau du cœur. Je la déboutonnais pour inspecter ma poitrine : pas une égratignure.

    À ce moment là, j'ai pensé que je perdais la boule. Je n'aurais pas été le premier à perdre la raison en plein combat. Mais je n'avais pas trop le temps de m’apitoyer sur mon sort, après tout j'étais vivant et je n'étais même pas blessé. Autour de moi, c'était l'enfer : explosions d'obus, tirs de fusils et de mitrailleuses, hurlements de colère et de douleur, appels au secours, un jour ordinaire au front. Je suis retourné donner un coup de main à mes camarades pour repousser l'offensive des boches. Quelques heures plus tard, l'assaut était provisoirement terminé, l'ennemi repoussé. J'étais toujours vivant, et j'attirais l'attention de mes copains avec mon casque à trous.

    Ce casque est d'ailleurs devenu une curiosité dans les jours qui ont suivi, mais la plupart de mes compagnons d'arme me soupçonnaient d'avoir fait une mauvaise blague en récupérant le casque d'un copain sur le champ de bataille. Une semaine plus tard, plus personne ne s'intéressait au sujet, c'était une péripétie parmi d'autres, et on avait d'autres chats à fouetter. J'ai balancé le casque et j'en ai récupéré un sans aérations.

    La guerre a repris son cours, j'ai été touché encore trois ou quatre fois avant qu'elle ne se termine. À chaque fois, passée l'impression de brulure au niveau des endroits touchés, je n'avais aucune plaie, aucune trace de blessure. J'ai même pris un obus dans les dents, une fois, ce qui m'a permis de refaire un troisième petit tour dans le noir. Après la douleur et le néant, comme les fois précédentes j'ai eu une grosse sensation de brulure aux endroits touchés (c'est à dire presque partout), mais une fois que je me suis relevé, aucune trace de dégâts sur mon corps, mais il y avait bien du sang et d'autres fluides corporels étalés sur la zone d'impact. Mon uniforme était lui en lambeaux, au point que j'ai du récupérer celui d'un mort pour éviter de repartir à l'assaut cul nu. À chaque fois que j'étais touché, les gars s'inquiétaient, voulaient me ramener à l'arrière, mais s'apercevaient assez vite que je n'avais rien. Ils imaginaient que le sang n'était pas le mien, qu'un camarade m'avait servi de bouclier, et je n'avais pas d'autre explication à leur donner. Ils hochaient la tête, incrédules, et on repartait de l'avant. J'aurais pu acquérir une sacrée réputation de veinard, mais la plupart des témoins de ma bonne fortune n'ont pas été aussi chanceux que moi, et ne sont pas revenus du front. Pas entiers, en tout cas.

    Ce n'est qu'après la guerre que j'ai compris ce qui m'était arrivé. Ou plutôt, on me l'a expliqué. Il faut dire qu'entre Vampires Noirs, on a un truc infaillible pour se reconnaître.

     

    (à suivre)


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  •  

    J’ai toujours eu des réveils difficiles : mal de tête, bouche pâteuse, mal de dos, pas assez dormi, sonnerie de réveil non coopérative, tout se ligue contre moi dès le matin. 

    Je n'ai jamais réussi à comprendre pourquoi le moi qui se couche le soir n'a aucune considération pour le moi qui se lève le lendemain matin. Deux inconnus séparés par un puits sans fond, incapables de communiquer à travers l’abîme. Le moi du soir pense que celui du matin est un couillon qui n’a rien dans le sac (il a pas forcement tort), le moi du matin pense que le moi du soir est un abruti de première (ce n’est pas tout à fait faux). Passons.

    J’aime bien prendre une douche le matin. En général, je suis en retard, donc je n’en prends pas. Et souvent le soir, j'oublie de me laver, j'ai mieux à faire. Mais je ne pue pas, je tiens à le préciser. J'utilise un sort anti-odeur très efficace. Le week end normalement, j'ai le temps de me laver.

    Assez régulièrement, avant de partir de chez moi, je me rends compte que je n'ai pas de chemise propre, et je remets celle de la veille. J'ai beaucoup de mal à trouver des chaussures identiques pour mes deux pieds, et je casse un lacet au minimum toutes les semaines. C'est une malédiction mineure dont je ne suis jamais parvenu à me débarrasser. Mais je n'ai pas fourni beaucoup d'efforts en ce sens. Je ne suis pas spécialisé dans les efforts, il faut dire. J'ai même plutôt tendance à les éviter.

    Quand je suis en retard, j’aime bien que les événements s’enchaînent sans difficultés, que ça glisse. J'habite à Paris, et je me rends en voiture au travail. Ça en dit beaucoup sur moi, je sais.

    Une fois dans ma voiture, je m’adapte très bien au trafic et je n'éprouve aucune difficulté à me mettre au niveau des autres conducteurs... J’accélère à l’orange, j’ignore les piétons qui font semblant de m'ignorer tout en serrant les fesses, j'insulte, j'injurie, je me cure le nez au feu rouge. Je précise cependant ne pas faire partie de la secte des bouffeurs de mickeys, qui sont plus proches que moi du centre des enfers d'au moins un cercle ou deux. Non, moi je les colle sous le volant, c'est plus hygiénique.

     

    Avec mes 20 minutes de retard syndicales, j’arrive donc aussi fringant qu'un clodo chaque matin pour une nouvelle journée de travail. Ma bonne humeur matinale est légendaire. 

    Je n’essaierai même pas de vous donner l'intitulé de mon poste, je ne le comprends pas moi même. Je travaille dans une grosse boite Parisienne d'informatique spécialisée dans le graphisme et le webmastering, qui sert de couverture au Conclave des Sorciers du Nord de Paris. 
    En gros, la plupart du temps, je ne me rends pas utile, compte tenu de mes compétences minimalistes en informatique, mais je cherche tout de même à donner le sentiment à mes subordonnés d’être indispensable. C'est juste de l'orgueil, mais c’est du boulot. Enfin, surtout du temps de présence, pas mal de froncements de sourcils, et beaucoup, mais alors beaucoup de délégation. La vraie raison de ma présence dans cette boite à un poste aussi éloigné que possible de mes capacités n'est connue que des autres Sorciers de mon Conclave. Ça se passe après les heures de travail, à la nuit tombée. Je suis spécialisé dans les sorts temporels, et je suis un des meilleurs dans ma branche. Un des seuls aussi, ceci expliquant peut être cela. Rien de bien compliqué, rassurez vous, essentiellement des sorts de rajeunissement de peau, de régénération d'organes abîmés, d'accélération de croissance des bébés, des trucs mineurs.

    Je profite de mon absence de vrai travail pendant les heures de bureau pour discrètement avancer sur mes recherches, mais je ne peux évidemment travailler que sur la partie théorique des sorts.

    Si j’étais un peu plus con et un peu plus bel homme, je me serais bien tapé une des filles du bureau pour m’occuper. Mais non, sans façon, ça génère bien plus de problèmes que ça ne procure de plaisir. Je le sais d'expérience.

    J’apprécie comme tout le monde un peu de piment dans mon train-train quotidien, mais à condition que ça ne pique pas.

    Au final, le doux bercement des longs jours monotones finit par me donner la nausée. Je m'emmerde, en fait.

     

    Bref, ça roulait plus ou moins comme ça jusqu’à cet après midi, il y a une centaine d'heures. C’est là que le temps a eu la mauvaise idée de s’arrêter.  Nous étions le mardi 14 Mai de cette belle année 2019. Il était 16h03, le ciel était d'un bleu éclatant, sans nuages.
    Je jure que je n'y suis pour rien, je n'ai rien fait. Je ne savais même pas que c'était possible, et pourtant les sorts temporels, c'est ma spécialité. Je pourrais éventuellement créer de petites boucles temporelles, avec énormément d'ingrédients rares et quelques mois de travail, mais arrêter le temps ? Pour moi, c'était chose impossible.  
    Au début je n'ai pas paniqué, j'étais certain que cette anomalie allait très vite se résorber. J’en ai profité pour aller fouiner dans les bureaux des collègues (ça valait le coup), feuilleter les documents rangés dans le coffre du directeur qui était grand ouvert (aucun intérêt), envisagé de mettre la main au cul des secrétaires les plus jolies (sans le faire, je le jure, et de toute façon si je l'avais fait ce ne serait pas bien grave, non ?). Bon, au bout de quelques heures de voyeurisme et de fouillage généralisé, j’en ai eu marre. 


    Ça faisait bien quatre ou cinq heures qu’il était 16h03 sur la pendule digitale qui trônait au dessus de notre open-office. J'avais faim, j'avais une envie de nems. Et j'avais soif. On a pas le droit d'avoir de bières dans le distributeur du hall. Me demandez pas pourquoi, c'est un mystère.
    Les sorts temporels permanents, à ma connaissance, ça n'existait pas. Il allait bien finir par se terminer à un moment ou à un autre. 
    C'est pour cela que j'hésitais à sortir du bureau : j’aurai l’air fin si au redémarrage du sablier je n'étais pas là. Le Directeur, le Grand Sorcier Xavier César, me regardait d'un sale oeil ces temps ci, et mon retard de ce matin n'a pas arrangé les choses. Il a déjà menacé de me virer de la boite (et du Conclave) à plusieurs reprises. Il ne faut pas tenter le Diable, ni le Grand Sorcier.


    Ouais, bon, j’ai fini par sortir quand même. L’inconvénient avec l’arrêt du temps, c’est que l’on a plus la notion de l’heure qu'il est. A un moment donné, il fallait bien que je mange. J'avais terminé depuis belle lurette tous les Balisto de la grosse de la compta et les saloperies diététiques bio de tous les autres. Franchement, en passant, il faudrait prévoir des peines de prison incompressibles pour les créateurs de la barre de céréales Quinoa-Yuzu-Chocolat. On est pas des bêtes, que je sache. Je suis donc descendu. Douze étages à pied. J’ai bien attendu l’ascenseur un moment, mais là c’était pour déconner, je le jure.

    Ce qui m’a la plus choqué, dans la rue, c’est l’absence totale de mouvement. Voitures, vélos, poussettes, chiens la patte en l'air, tout était figé, comme en équilibre. C'était flippant. Surtout les fontaines. C'est bizarre une fontaine en suspension avec de l'eau immobile. 
    L'absence de mouvement, dans un bureau, c’est une chose dont on a l’habitude, ça ne m'avait pas trop choqué. Mais un boulevard Parisien à la fois bondé et immobile, ça ne fait pas le même effet. Le plus étrange, c'était l’absence totale de son. Enfin pas totale, j'entendais le bruit de mes pas et celui de mes paroles (je ne parle pas tout seul, c'était juste pour vérifier). Mon environnement immédiat interagissait donc avec moi. Ce qui pourrait être un indice révélateur sur ce qui se passe, sauf je ne vois pas du tout lequel.

    Bon, j'avoue j'ai joué un peu, j'étais sur les nerfs : j'ai déplacé les chiens en train de pisser pour qu'ils pissent sur des passants, j'ai mis des bâtons dans des roues de vélo, j'ai mis une brique devant la roue avant d'une trottinette électrique, j'ai enclenché la marche arrière sur une paire de voitures, j'ai monté le son de quelques auto-radios à fond, j'ai ouvert des braguettes pour faire prendre l'air à des popauls surchauffés, et j'ai interverti quelques gamins d'une banquette arrière de bagnole à une autre. Faut savoir rigoler dans la vie, c'est important. Mais du coup, après avoir fait tout ça, j'avais vraiment faim.

    En poussant la porte d'un Chinois du quartier dans lequel j'avais mes habitudes, j’étais sûr de moi : j’allais prendre des nems, des beignets de crevette, et arroser le tout de bières Chinoises. 
    Et là, j’entre, et vous devinerez jamais : il n’y avait plus de nems  ! 

    Il était toujours 16h03.
    Le ciel était toujours d'un bleu incroyable, et c'est à ce moment là que j'ai commencé à paniquer, que j'ai commencé à écrire mon histoire et à l'afficher aux quatre coins de la ville.
    Au secours ! Sortez moi de là !




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    Selon lui,

    Le jeune Edgard Son

    Était un bon gamin.

    Mais cette opinion

    N'était partagée par aucun

    De ses contemporains.

     

    Il avait la fâcheuse habitude

    De sortir sa science,

    Et de ne jamais la rentrer,

    D'étaler ses certitudes

    Sans la moindre nuance,

    Et d'asséner sa vérité

    Comme un directeur d'études.

     

    De l'avis général de ses camarades,

    Edgard Son était le plus pénible des garçons,

    Avec lui, tout était prétexte à algarade,

    Chaque discussion se terminait en bisbille,

    Au point qu'alors, beaucoup se posaient la question

    De savoir si Edgar Son n'était pas une fille. 

     

    Mais ce serait là lui faire un bien mauvais procès :

    S'il ne fait guère de doute qu'Edgard Son était pénible,

    Rien ne dit qu'il était sot ou inintelligible.

     

     

    Jean-Guy de Le Bidet

     

    NB : Jean-Guy de Le Bidet est un aïeul de Jean de Le Bidet. Ses textes sont de nos jours soumis à une forte controverse (pour des questions de forme) et sont publiés ici pour que tout le monde puisse juger de la structure de sa poésie, et puise ainsi se faire sa propre opinion sur cette querelle stylistique.

     


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    Je me retourne un peu vivement et je me cogne bêtement le gros orteil dans un banc. 

     

    • OUAAAH ! PUTAIN DE BORDEL DE NOM DE DIEU !

      SALOPERIE DE MERDE DE BANC DE MES COUILLES !

     

    Ça me met dans une COLÈRE dingue, cette DOULEUR.

    C'est ATROCE. Nul n'a jamais ressenti une DOULEUR pareille.

    Tous ces cons devant moi, qui me regardent pendant que je sautille sur place à cloche pied, j'ai envie de les buter : leurs visages congestionnés d'abrutis, leurs regards compréhensifs, leurs sourires compatissants, leurs bouches en cul de poule. Ça ne prend pas, ils ne peuvent pas connaître ma DOULEUR, je suis le seul à la ressentir. Ils ne savent pas ce que c'est, la SOUFFRANCE !

    Et quand bien même ils parviendraient, à force de subterfuges, à finir par m'apitoyer et me faire croire qu'eux aussi ils souffrent, JE M'EN FOUS. La seule réalité qui compte, c'est la MIENNE.

     

    Pour passer mes nerfs, je déchire en deux les premiers bouquins qui me tombent sous la main, il y en a plein partout ici, ça me calme un peu mais ça ne calme pas ma DOULEUR.

    Je sais qu'il y a un verre de pinard qui traine, par là, je le prends et j'asperge de vin blanc tiède mon orteil endolori.

    Ah ! Enfin, ça va va mieux, j'ai moins MAL, le plus gros de la DOULEUR est passé.

     

    • Où en étions nous ? Désolé, c'est ce banc qui... Hem. Bien, reprenons le cours de l'office avec la prière eucharistique. Dans la joie du Seigneur et l'amour de notre prochain.

     

     


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    Il faut que je répare un oubli : depuis tout ce temps,

    Je ne vous ai jamais parlé de ma femme.

    Je suis tellement étourdi, ça vire parfois au drame.

    Je suis pourtant marié, depuis bientôt vingt ans,

    À une harpie décomplexée, à mi chemin entre la cinglée

    Et la bête du Gévaudan.

     

    Nous n'avons jamais eu d'enfants,

    Car j'ai toujours refusé de la toucher,

    Ou de partager avec elle ma brosse à dents.

    Ces temps ci, je ne sais pas trop où elle se trouve,

    Elle s'est enfuie, depuis que j'ai creusé une douve,

    Avec l'objectif avoué de la jeter dedans,

     

    Avant de tout reboucher, soigneusement.

     

    Mais c'était pour blaguer.

    Il faut dire que trop souvent

    Elle exagère, aussi, toujours à critiquer

    Le temps passé devant mon écran.

    Vraiment, j'aimerais bien la quitter,

    Ou lui péter sa grosse pomme d’Adam.

     

    Je n'en suis pas fier, évidemment,

    J'aurais du vous en parler avant,

    Après tout, ce mariage était un accident,

    Les vingt dernières années n'ont fait que le confirmer.

    J'espère que vous me pardonnerez,

    Mais je le sais, ce ne sera pas évident.

     

     

     

     


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